Droits, devoirs et dignité

Droits, devoirs et dignité
Publié le 11/01/2018

Par le Pr. Jean-Jacques ELEDJAM, Président de la Croix-Rouge française.

Depuis quelques semaines, le Président de la République et le Gouvernement dessinent les contours d’une nouvelle politique migratoire. Une circulaire sur l’examen des situations administratives dans l’hébergement d’urgence a été publiée le 12 décembre dernier et un projet de loi sur l’asile et l’immigration sera discuté dans les prochains mois.


L’expression publique de la Croix-Rouge française est rare et nous n’avons pas l’habitude de nous payer de mots, car depuis plus de 150 ans, notre politique c’est d’abord l’action. Mais il me semble aujourd’hui utile de prendre la parole, pour faire entendre la singularité de la Croix-Rouge, dans un débat parfois confus et toujours passionné.


Ni héros, ni profiteurs, les « migrants » ne sont pas les « gouttes d’eau » d’une vague déferlante, ou des « quantités négligeables », intégrables d’un coup de baguette magique par la seule volonté des Etats. Ce sont d’abord des personnes humaines. Femme, homme, enfant, chacun d’entre eux avec son caractère unique, son histoire propre, un prénom, un nom, un âge. Poussés sur les routes de l’exil pour fuir la guerre, la misère ou les conséquences du réchauffement climatique, c’est le plus souvent au péril de leurs vies et à grands frais, qu’ils traversent des déserts, des mers, des montagnes et des frontières pour parvenir en Europe. Ici, ils ne sont pas attendus, ils n’ont pas de place, ils sont exclus.


Certains sont « régularisables », notamment ceux qui relèvent du droit d’asile, d’autres sont « expulsables » car ils ne répondent pas aux critères fixés par la loi, d’autres, enfin, ne sont ni l’un ni l’autre, car parfois, le droit international et les règles des pays dissonent. Ils restent alors figés dans une situation kafkaïenne, qui ne peut conduire qu’à la marginalisation, puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler.


Quelle que soit la catégorie dont ces personnes relèvent, nous défendons une idée simple et, me semble-t-il, admissible par tous : elles doivent être mises à l’abri, soignées, accompagnées et, très rapidement, fixées sur leur avenir. Un effort particulier doit être fait pour « fluidifier » les parcours. C’est dans l’incertitude et les délais qui s’étirent, que se cristallisent nombre de situations dramatiques.


A chaque étape de leurs parcours, ces personnes sont accompagnées par des équipes de la Croix-Rouge. Présents dans tous les pays du monde, nous apportons une réponse globale à leurs détresses sanitaires, psychologiques et sociales. Cette réponse complète répond à de stricts critères de qualité et tient compte de toutes les dimensions de la personne humaine.


Chaque semaine, nos volontaires vont à la rencontre des « invisibles » du Calaisis, pour leur apporter des soins, de l’hygiène, de la nourriture et un soutien psychologique. Partout en France, nos établissements et nos unités locales sont en première ligne pour accueillir tous ceux qui doivent être mis à l’abri avec dévouement et professionnalisme. D’autres missions de la Croix-Rouge sont moins connues mais tout aussi essentielles. Par exemple, notre service de rétablissement des liens familiaux (RLF) permet d’apaiser l’angoisse de la personne migrante tout juste arrivée en Europe et qui cherche à savoir ce que sont devenus les membres de sa famille, dont elle a dû parfois se séparer en route ou qu’elle espère retrouver ailleurs.


Ces dispositifs associatifs doivent être respectés et soutenus par les pouvoirs publics. Ils répondent à une urgence sociale qui, au-delà de l’irréductible dignité des personnes, pose de sérieuses questions de santé publique et de sécurité à l’ensemble de la société.


En retour, la Croix-Rouge ne s’oppose pas, par principe, au renforcement de l’évaluation de la situation administrative des personnes accueillies, si elle permet de mieux individualiser les prises en charge et de fluidifier les parcours. Nous fixons néanmoins trois lignes rouges, qui sont pour nous infranchissables.


La première tient au respect du principe d’accueil de toute personne en situation de détresse sociale, médicale ou psychique, quel que soit son état de santé, son âge, ses ressources ou encore sa situation administrative. Ce principe d’inconditionnalité de l’accueil est défini à l’article L345-2-2 du Code de l’action sociale et des familles et rien ne justifierait sa remise en cause.


La seconde ligne rouge garantit la non-participation active de nos équipes aux missions de recensement et d’évaluation de la situation administrative des personnes que nous accueillons. Chacun doit rester dans son rôle et nous n’accepterons pas d’avoir à transmettre des données à caractère personnel, hors du cadre légal national et international en vigueur, pas plus que nous n’accepterons que des forces de police ou de gendarmerie pénètrent dans nos établissements, en dehors des cas de flagrance ou d’exécution d’une commission rogatoire.


La troisième ligne rouge est la continuité de l’accueil. Aucune réforme ne doit conduire à une rupture de prise en charge, et donc, pour nommer clairement les choses, à un retour à la rue. Mieux orienter les personnes est une intention louable, à condition que chacun ait une place et que chaque place soit pleinement respectueuse des droits fondamentaux des personnes accueillies. L’augmentation des capacités d’accueil et d’hébergement annoncée par le gouvernement est donc indispensable et devra évoluer en tant que de besoin, au bénéfice de toutes les personnes sans domicile et sans dégrader la qualité de l’accueil.


Mais au-delà de cette question des places, du statut administratif et de l’orientation, c’est toute l’organisation et le rôle de ces centres d’accueil que nous devons repenser. Par exemple, les lieux qui accueillent des personnes qui ont de grandes chances de rester sur notre territoire ne doivent pas être des salles d’attente. Elles doivent devenir des espaces dédiés à la préparation à l’intégration par le travail, ce qui commence par l’apprentissage de la langue française. N’ayons pas peur d’imaginer d’autres formes de prise en charge, d’autres parcours, d’autres mots, d’autres idées, de regarder ce qui se fait ailleurs, d’expérimenter, de faire preuve de créativité sociale.


Entre le sommeil de l’indifférence et les agitations idéologiques qui nourrissent les antagonismes et fracturent encore davantage la société, il existe une voie. Celle de l’action déterminée, innovante et efficace, dans le respect des personnes et de l’Etat de droit. C’est ce chemin exigeant, souvent tortueux et parfois boueux, qu’empruntent chaque jour les équipes de la Croix-Rouge.

Tribune publiée dans l'Obs le 11 janvier 2018