Les réseaux numériques, créateurs de liens humains

Les réseaux numériques, créateurs de liens humains
Publié le 13/06/2014

Le colloque annuel de la Fondation pour le lien social de la Croix-Rouge française s’est tenu le jeudi 22 mai 2014 au siège du Conseil Economique, Social et Environnemental (Palais d’Iéna - Paris 16ème) sous l’intitulé « Lien social & réseaux sociaux : déclin ou renforcement de la solidarité et la citoyenneté ? ».

L’objectif ? Sortir des sentiers battus de divinisation et de diabolisation de cette révolution internet. Et appréhender, au regard de la recherche et des applications terrain existantes, l’impact réel des réseaux sociaux sur les liens humains. Une vingtaine de spécialistes et plus de 200 participants s’étaient donné rendez-vous.

Dès les prémices de cette rencontre, le débat est posé : les réseaux sociaux contribuent-ils au déclin ou au renforcement des liens humains ? Une interrogation qui ne cesse d’interpeller les sociologues contemporains. On parle de « révolution », de « rupture anthropologique » (Marcel Gauchet), de « transformation technique », autant de terminologies qui soulignent une facture entre l’avant et l’après internet, entre le lien humain et le lien virtuel. En ouverture de cette journée, Roger-Pol Droit, philosophe, écrivain et journaliste, met en parallèle l’avènement de l’internet avec cette révolution technique que l’humanité a déjà connue : l’imprimerie. Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du Numérique, pose quant à elle le cadre en quantifiant l’engouement des internautes français pour les réseaux sociaux : 90 % en sont membres, et inscrits, en moyenne, à plus de quatre réseaux sociaux.


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Finalement, tout au long de cette journée, les intervenants seront assez unanimes : non, les liens numériques ne viennent pas décliner les liens humains. Riches de leurs atouts et de leurs possibilités technologiques, les réseaux sociaux tendent au contraire à les renforcer, voire à s’y substituer.

Renforcer la solidarité et l'esprit de citoyenneté

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Pour Axelle Lemaire, l’outil numérique peut vraisemblablement nourrir les liens sociaux, et les réseaux sociaux eux-mêmes participent à une forme de réappropriation de la parole publique : « ils donnent à l’internaute la capacité de se rendre autonome, de créer du lien, de participer, d’agir ». Elle souligne que le numérique peut même se faire l’outil d’une nouvelle solidarité, évoquant des projets collaboratifs tels que le co-voiturage. Des arguments que partage le sociologue Serge Paugam (Directeur d’études à l’EHESS et de recherche au CNRS), lauréat du Prix de Recherche Senior 2013 de la Fondation. « Beaucoup de manifestations publiques ont été rendues possibles grâce aux réseaux sociaux », complète-t-il. Il n’hésite pas à nous faire partager son expérience personnelle en la matière : « en début de semaine, il se trouve que mon épouse a accouché. Je n’ai pas eu le temps de répandre moi-même la bonne nouvelle auprès de mes proches que déjà, via les réseaux sociaux, toute ma famille était au courant ! ». Décryptage de cet (heureux) évènement ? Les liens numériques augmentent la rapidité de diffusion d’informations au sein d’une même communauté et amplifient les solidarités internes, nous précise-t-il. Dans un tout autre registre, Baptiste Brossard, sociologue et lauréat du Prix Jeune Chercheur 2013 de la Fondation, illustre cet esprit de solidarité virtuelle via l’exemple des forums d’entraide pour les personnes pratiquant l’automutilation. Au cœur de ces réseaux règnent deux conduites d’usage : on soutient, et on est soutenus. « Il s’agit d’un système alternatif de don / contre-don » (théorie développée par l’anthropologue Marcel Mauss), une forme de contrat moral entre internautes. Ces espaces peuvent alors devenir un véritable refuge social pour des individus qui craignent la stigmatisation. Le concept de certaines plateformes numériques repose d’ailleurs sur cet esprit de solidarité propre aux réseaux sociaux.

Enfance et numérique

Qu’on se le dise, le numérique n’est pas l’apanage des adultes. Equiper d’outils numériques une classe d’enfants souffrant d’un handicap moteur, c’est le projet innovant de David Hébert, Enseignant spécialisé. « Un outil extraordinaire pour des élèves extraordinaires, ajoute-t-il. L’idée est de trouver des outils qui permettent à ces enfants d’apprendre autant que les autres ». Les bénéfices identifiés dans la scolarité de l’enfant sont multiples : cette tablette crée du lien dans la famille et la fratrie tout en jouant un rôle de socialisation important avec les autres élèves de la classe. Elle permet à l’enfant de communiquer à distance avec son enseignant, sans oublier qu’elle l’accompagne pendant les temps d’inclusion dans les classes ordinaires, notamment par la prise de notes et l’enregistrement des cours.


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Si Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie HDR à l’Université Paris VII Denis Diderot, reconnait lui aussi l’apport positif du numérique en matière d’apprentissage, il insiste sur la nécessité d’avoir conscience des dangers qui l’accompagne. Selon lui, la solution tient dans une éducation qui combine l’accompagnement, l’alternance et l’apprentissage de l’autorégulation : « nos enfants auront d’autant plus de chance de s’engager du bon côté  que nous saurons introduire les écrans auprès d’eux au bon moment et de la bonne façon. De même qu’il existe des repères d’âge pour l’introduction des laitages, des légumes et des viandes dans l’alimentation, il est possible de concevoir une diététique des écrans ».

Facebook : vrai ou faux amis ?

Facebook, à lui seul, fait couler beaucoup d’encre : on reproche au réseau social d’enfermer les usagers dans une forme de communication à distance avec de « faux amis » - le terme « ami » étant d’ailleurs devenu galvaudé. Qu’en est-il dans la vraie vie ? Roger-Pol Droit dresse le tableau : « il n’y a pas de véritable cassure entre le virtuel et le réel : les études ont pu montrer que, plus on a d’amis virtuels, plus on a d’amis réels ». Un point sur lequel rebondit Pierre Mercklé, sociologue, maître de conférences à l’ENS Lyon et chercheur au Centre Max Weber. Selon lui, la communication à distance ne vient pas se substituer à la communication en face à face. « Nos communications à distance sont peut-être plus faibles en termes d’intensité. Ce sont alors des liens faibles que nous ajoutons avec des personnes avec qui nous n’avions pas de lien auparavant ». Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages SENSE d’Orange Labs, chercheur associé au Centre d’Etudes des Mouvements Sociaux, indique que les réseaux facebook sont généralement de petite taille, entre 120 et 150 amis, bien que l’on ne discute au final qu’avec 5 ou 10 personnes. Or, « ces 5 ou 10 personnes sont souvent des gens que l’on vient de quitter dans la vie réelle ! Le lien numérique est la perpétuation d’une conversation ».

Quand communautés réelles et virtuelles s'entrecroisent

Contrairement aux apparences, il y aurait donc une réelle continuité entre les relations virtuelles et les relations humaines. C’est un point qu’illustre Antonio Casilli, sociologue, maître de conférences à Télécom ParisTech et chercheur au Centre Edgar Morin, par l’exemple des forums virtuels d’échange entre les personnes souffrant d’anorexie (dits « pro-ana »). Il précise que l’on retrouve dans ces espaces des codes classiques : les médecins demeurent indirectement présents, à la périphérie de ce monde relationnel, tandis qu’en cas de crise de santé majeure, l’internaute se rapproche de sa famille et des médecins pour s’écarter des autres internautes, comme cela pourrait être le cas en réalité. Comme l’indique Nathan Stern, concepteur de réseaux sociaux solidaires, « les réseaux sociaux ne sont que des outils au service de réseaux qui préexistent : une fois sur internet, on retrouve ces mêmes dynamiques collectives ».

Dépasser les limites du possible

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Mais ce n’est pas tout. Les relations virtuelles dépassent les limites physiques et temporelles auxquelles sont assujetties les relations humaines réelles. Pour entrer en communication avec quelqu’un, nous sommes contraints de nous trouver tous deux dans un même endroit, à un même moment. Jean-Paul Delevoye, Président du CESE, s’enthousiasme : « Les réseaux sociaux reculent aujourd’hui les limites du possible. Je trouve passionnant ce qui est en train de se passer ! ». En effet, selon Pierre Mercklé, les liens que l’on qualifie de « faibles » dressent justement des ponts entre des personnes ou des groupes qui, sans cela, resteraient déconnectés les uns des autres. Laurent Monnet, Directeur des Systèmes d’Information de la Croix-Rouge française, explique comment l’association mobilise le numérique service de ses bénéficiaires. Parmi les dispositifs innovants développés, le projet « Allo, tu me vois ?» accompagne des personnes âgées hébergées en établissement ou seules à domicile dans l’utilisation d’un outil technologique qui leur permet d’échanger, à distance, avec leurs proches. La Croix-Rouge s’appuie aussi sur les réseaux sociaux pour favoriser le rétablissement des liens familiaux et la création de liens entre des personnes séparées de leurs proches par une guerre ou une catastrophe naturelle. « Le numérique, c’est pour moi d’abord la capacité à créer du lien. Mais ces projets restent expérimentaux » précise Laurent Monnet. Dans cette même dynamique de substitution des liens numériques aux liens réels, Serge Paugam a démontré dans une étude menée à la Bibliothèque Publique d’Information (Centre Pompidou) que de nombreuses personnes sans abri isolées se connectaient à la toile, via les services publics, pour communiquer avec des internautes du monde entier. « Dans une certaine mesure, les liens numériques peuvent alors se substituer aux liens sociaux ordinaires » nous indique-t-il.


Les réseaux sociaux favorisent-ils le déclin ou le renforcement de la solidarité et de la citoyenneté ? «L’un et l’autre. Mais aussi ni l’un ni l’autre ! », propose Roger-Pol Droit, en référence à l’intitulé de cette journée d’échanges. « C’est une juxtaposition du meilleur et du pire, mais surtout une manière de penser une nouvelle distribution des liens, de nouvelles interactions, et de nouvelles solidarités ». En cette année de célébration, le colloque organisé par la Fondation aura su démontrer que la Croix-Rouge française est une association tournée vers la modernité, forte de ses 150 ans d’histoire, et prête à construire l’avenir au service d’une solidarité renouvelée.