Mattei : «L'extrême précarité doit être une cause nationale»

Jean-François Mattei
Publié le 12/02/2009

Dans le monde des associations venant en aide aux plus démunis, la Croix-Rouge française est sans doute celle qui, ces dernières années, était la moins critique à l'égard des pouvoirs publics qui ne parviennent toujours pas à régler la question des SDF. Mais les temps changent. Alors que l'organisation largement centenaire pilotait mercredi à Paris la Journée nationale des Samu sociaux, Jean-François Mattei, son président depuis 4 ans, n'hésite plus à pointer les dysfonctionnements de la politique du gouvernement dans sa lutte contre l'extrême précarité. «On n'aime pas les éclats à la Croix Rouge, on sort rarement du bois. Mais quand il se dit des choses fausses ou incomplètes, mon devoir est de rectifier», insiste l'ancien ministre de la Santé membre de l'UMP. Interview.

On a l'impression depuis un mois, depuis la fin de la grande vague de froid, que le sort des SDF n'intéresse plus le gouvernement. C'est aussi votre avis?

Jean-François Mattei. Probablement que les pouvoirs publics ont beaucoup d'autres choses à traiter... Sur les questions de précarité, il y a, au gouvernement, trop de décideurs, de responsables et on ne sent pas une unité d'action et de pensée qui est la condition de la réussite. La précarité est un terrain de compétition. Or, si on veut être efficace, on est obligé de globaliser les sujets.

Comment y arriver?

Je pense que Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, parce qu'il a de l'expérience, aurait pu parfaitement être l'homme de la synthèse. On pourrait lui confier une mission de coordination.

Que doit faire Christine Boutin, ministre du Logement, pour sortir les SDF de la grande exclusion?

Notre approche, humanitaire, se fait à travers la personne. Mais l'approche politique essaie, elle, de régler une situation de manière anonyme qui ne correspond pas toujours aux besoins exprimés. Christine Boutin doit davantage écouter les gens de terrain.

Justement, vous avez participé lundi soir à une maraude dans le Val-de-Marne aux côtés d'une équipe de la Croix-Rouge. Quels enseignements en tirez-vous?

J'ai rencontré deux SDF qui relèvent de la prise en charge psychiatrique. Pour eux, le système actuel est totalement inadapté. L'un est accompagné d'un chien et a amassé des colis entassés dans des chariots. Il n'est plus mobile, il s'est sédentarisé. On ne pourra jamais le faire entrer dans un centre d'hébergement. L'autre est un jeune dans un délire mystique, qui parle de la fin du monde, de Lourdes, de miracles... Où trouvez-vous dans les plans de prise en charge de la précarité ces malades mentaux ? Résultat : la moitié est en prison, l'autre sous les ponts! On a trop voulu dans ce pays séparer le social du médical. Il faut des traitements personnalisés.

En novembre dernier, Christine Boutin avait émis l'idée d'un hébergement forcé en période de grand froid des SDF qui refusent de se mettre à l'abri. Que pensez-vous de cette proposition?

On ne répond pas au froid par la force. En cas de refus absolu, prendre un SDF par la force est inefficace et ça peut même être nuisible. On ne pourra rien entreprendre par la contrainte.

Ne craignez-vous pas que le débat actuel sur la crise, parce qu'il se focalise sur les classes moyennes, risque de reléguer un peu plus les SDF?

On n'a pas le droit de laisser tomber ceux qui sont déjà au fond de la trappe. L'extrême précarité doit être considérée comme une grande cause nationale.

Propos recueillis par Vincent Mongaillard, Le Parisien