Aux premières heures de la matinée, les participants prennent place peu à peu dans la salle de réunion. Certains, volubiles, d’autres, se glissant discrètement jusqu’à une chaise, en silence. « Ce n’est pas dans nos habitudes tout ça, explique Michel*, la soixantaine, dont plus de vingt ans sur les routes. Comme si toutes mes années de galère m’avaient fait oublier que j’ai droit à la parole. » Comme lui, une quarantaine de résidents des quatre centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) de la Croix-Rouge du sud-est - Avignon, Aix-en-Provence, Nîmes et Perpignan – sont réunis ce 9 novembre dans un grand hôtel de Nîmes pour une journée d’échanges avec travailleurs sociaux et directeurs des structures qui les accueillent. Il s’agit d’être, non pas l’un en face de l’autre, mais les uns avec les autres, pour réfléchir ensemble à la vie en CHRS. Objectif ambitieux, novateur, même. Cette journée est d’ailleurs une première à la Croix-Rouge française. L’idée, ainsi que l’explique à la salle Nadine Alazard, « c’est d’améliorer l’accompagnement que l’on fait avec vous sur une période de votre vie. De vous écouter et de voir ce que l’on peut imaginer ensemble pour répondre à vos attentes. »
Les premiers mots sont empreints d’une certaine timidité partagée. Il faut dire que la démarche n’est pas évidente. Pour les uns, résidents, elle implique de lever un pan sur des vécus souvent douloureux ; il faut oser dire, se dire. Pour les autres, travailleurs sociaux, directeurs, elle nécessite d’être capable de bousculer ses pratiques. Mais peu à peu, la parole se libère, au fil des quatre ateliers thématiques qui rythment la matinée. Leur animation a été préparée par des petits groupes de résidents et travailleurs sociaux de chacun des quatre CHRS, sous l’égide d’une consultante professionnelle.
Se partageant en deux groupes, les participants commencent, les uns par réfléchir à ce qui permet d’« être accueilli et intégré dans un centre », les autres à s’interroger sur la façon de « préserver l'intimité et favoriser les liens sociaux, familiaux et amicaux. »
Dans la première salle, les animateurs du temps de parole, Jean-Michel, René, et Géraldine, du CHRS d’Avignon, présentent leur projet de mise en place d’un livret d’accueil des nouveaux arrivants par deux résidents. « Qu’en pensez-vous ? » « Comment cela se passe-t-il ailleurs ? Trouvez-vous que vous êtes suffisamment écoutés ? Bien informés des conditions de vie en CHRS ? » Très vite, remarques et propositions fusent : « Ce qu’il faudrait, c’est pouvoir mieux accueillir ceux qui arrivent en urgence », lance une voix timide. « Pourquoi ne pas être accueilli par quelqu’un avec qui l’on va partager la chambre ? » « Parler, se présenter, aux autres résidents, aux éducateurs, ce n’est pas facile. Qu’il y ait une psychologue pour ceux qui le souhaitent, ce serait bien », suggère Myriam… Dans la salle voisine, le débat est lancé lui aussi, initié par Jean-Louis et Aurélien du CHRS de Perpignan, à l’aide de saynètes. Préserver son intimité lorsque l’on vit en collectivité est souvent chose complexe. Comment trouver le temps, le lieu, pour construire son projet personnel ? « Il y a le bureau des éducateurs, certes, répond Cynthia, éducatrice, mais les confidences naissent aussi au cours d’un repas, d’une activité partagée. Et il faudrait pouvoir faire abstraction de nos obligations administratives, parfois, pour tendre l’oreille, être attentif à l’autre. »
Une courte pause, et les ateliers reprennent. L’équipe de Nîmes motive les troupes sur la thématique « animer le lieu de vie, le collectif » : comment insuffler plus de vie au CHRS ? « Plus d’animations à l’extérieur ! », oui, mais les moyens manquent souvent. « Doivent-elles être gratuites ? » « Et vous/nous, résidents, est-ce que nous ne pourrions pas contribuer aux animations ? » Cynthia, Marine, Serge, Fred et Franck, du CHRS d’Aix, ont improvisé une partie de 421 géante autour des « règles de vie dans un collectif ». « Qu’est-ce qu’un citoyen ? », « Quels sont les droits d’un résident dans un CHRS ? », « Qu’est-ce qu’un devoir ? »… Les questions sont complexes. Le mot « respect » revient comme un leitmotiv.
Les ateliers terminés, place à leur restitution, et à la conclusion de la journée : comment leur donner suite ? Les directeurs des différents CHRS font à l’assemblée une série de propositions : « retravailler ensemble le livret d’accueil », « que résidents et équipes travaillent en petits groupes pour revisiter les règles de fonctionnement en CHRS, afin que les règles soient aussi vos règles », « créer un conseil de vie sociale inter-établissements pour ne pas rester chacun dans sa bulle. » Des propositions comme autant de défis lancés à chacun ce jour-là. Car, comme le souligne Jean-Michel, « une journée, c’est trop court ! A nous de continuer, de traduire nos idées en changements concrets. Ensemble. »
Cette journée s’inscrit en effet dans une réflexion qui fait partie de la politique de bientraitance que promeut la Croix-Rouge française dans l’ensemble de ses actions. Cette dynamique a débuté avec une première enquête, « les associations à l’écoute des personnes sans abri » et se poursuit dans un processus de consultations et de co-construction des réponses à apporter.