Handicap : ouvrir d'autres horizons

Handicap : ouvrir d'autres horizons
Publié le 25/04/2014

Inauguré en 2013, le programme « Tous en forme » vise à développer la pratique d’activités sportives dans les établissements de la Croix-Rouge française. En Gironde, la maison d’accueil spécialisée de Lanton a fait le pari de proposer du char à voile à ses résidents polyhandicapés. Travail sur la motricité, les sensations ou encore la socialisation.

Aujourd’hui, c’est LE jour. Planté dans le hall de la maison d’accueil spécialisée (MAS), Jean-Marie le sait et il a du mal à contenir son impatience : « toto ! » crie-t-il de son fauteuil à chaque fois qu’une personne passe, ce qui, dans son langage à lui, veut dire « auto », et plus précisément dans ce cas, « allez, tout le monde en voiture ! ». Mais Jean-Marie doit attendre les autres. Amandine, André et Maxime le rejoignent bientôt devant le camion qui va les amener sur une plage du bassin d’Arcachon. Comme lui, ils sont polyhandicapés et ils vont participer à une activité qui les met en joie : deux heures de séance de char à voile. 


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Depuis 2013, la MAS de Lanton (Gironde) a choisi de proposer cette activité à ses résidents dans le cadre du programme « Tous en forme » (voir encadré). Tous les 15 jours, encadré par un spécialiste du char à voile, un éducateur et un moniteur formé à l’activité physique adaptée, un groupe de quatre résidents pratique cette activité seul ou accompagné. Un pari un peu fou ? « Pas vraiment, note Laure Antinelli, monitrice chargée des activités à la MAS. Le char à voile n’est pas inaccessible aux personnes polyhandicapées. Il peut se conduire avec les mains et ne nécessite pas d’adaptation particulière. La principale difficulté, finalement, a été de trouver une plage accessible aux fauteuils roulants. » Pour Karen Brillat, directrice de la MAS, l’objectif de cette activité est surtout « de répondre à un besoin de dépense physique mais aussi de liberté. Nous avons pensé que le char à voile était une activité qui pouvait être vectrice d’expressions sensori-motrices, mais aussi de socialisation, de valorisation et de dépassement de soi. »

Sensations fortes

Sur la petite plage où le groupe vient d’arriver, chacun vit à sa manière cette expérience. Pour Amandine, c’est faire preuve de patience. D’ordinaire plutôt renfermée, la jeune femme qui souffre d’autisme tourne avec enthousiasme autour du matériel. Même s’ils sont seuls aux commandes, les résidents ne pratiquent en effet pas totalement isolés. Romain Leblanc, chargé de prévention de l’Association Siel Bleu, spécialisée dans l’activité physique adaptée, et Jacques Privat, président du club de char à voile, encadrent de près leurs apprentis-sportifs. Ils ont d’ailleurs choisi une plage sur laquelle il y a… peu de vent. Pas question de voir disparaître au loin un résident qui ne maîtriserait pas les commandes, ce qui est le cas de la plupart d’entre eux. Et quand Amandine prend place dans le char, Romain est juste derrière elle. Il pousse le char, celui-ci roule quelques mètres seulement… ce qui suffit amplement à Amandine pour pousser des cris de joie. « Je crois que les personnes handicapées ressentent des émotions que le commun des mortels ne ressent pas », explique en souriant Jacques qui travaille depuis de nombreuses années sur la pratique du char à voile pour les personnes handicapées.


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Après quelques allers retours avec Amandine, c’est au tour de Jean-Marie. En fauteuil roulant, le jeune homme souffre de déficience mentale et s’exprime peu. « Avec Amandine, on travaille l’ouverture et les sensations ; avec Jean-Marie, il s’agit plutôt de la concentration », explique Romain, qui essaie de lui faire maintenir la préhension de la corde et, à chaque fois qu’il pousse le char pour le remettre dans la portance du vent, lui indique comment orienter la roue. Tant bien que mal, ponctués de « hooo », de « haaa », Jean-Marie finit par comprendre et orienter tout seul son char dans la bonne direction. André monte à son tour. Souffrant d’une sclérose en plaque qui lui bloque les jambes, André a cependant assez d’autonomie dans le haut du corps pour pratiquer le char quasiment seul. Jacques et Romain le placent bien dans le vent afin qu’il puisse prendre de la vitesse. Le sourire aux lèvres, il parcourt à plusieurs reprises quelques dizaines de mètres vers la mer avant d’effectuer de jolis virages. « Le plus chouette, commente-t-il enthousiaste, c’est le sentiment d’être seul : pour une fois, on n’a pas besoin d’avoir quelqu’un qui dirige, on le fait nous-même. » Vient enfin le tour de Maxime. Depuis le début de la séance, assis dans son fauteuil, Maxime, qui souffre de polyhandicap, n’a pas bougé, pas exprimé un mot, pas même semblé accorder un regard à quoi que ce soit. Nicolas Amiet, éducateur coordinateur de la MAS, l’installe doucement dans le char puis le pousse. Un immense sourire apparaît sur le visage de Maxime. « Avec lui, on n’essaie pas de travailler la préhension ou l’orientation, explique Romain. Pour Maxime, c’est surtout un travail sur la sensation de liberté car il ne peut quasiment faire aucune activité seul. »


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Deux heures se sont écoulées, la séance se termine, il est temps de rentrer. Depuis la mise en place de l’activité, en mai 2013, les professionnels comme les résidents et leurs proches ont pu observer les effets bénéfiques de la pratique du char à voile. « Depuis qu’elle en fait, ma fille est plus sereine et s’ouvre davantage au monde », remarque ainsi la mère d’Amandine. Laure Antinelli note également que l’activité permet aux professionnels de créer un autre lien avec les résidents : « On les découvre en petits groupes, dans un autre contexte que celui de la résidence… C’est très enrichissant.» Mais pour André, l’intérêt du char à voile réside ailleurs : « On se sent fatigué après, c’est une bonne fatigue, qui fait du bien ! », explique-t-il. « C’est aussi l’objectif  de cette activité, souligne Laure, qu’ils puissent se sentir « vivre », comme n’importe quelle personne « valide ». » Et être fatigué après le sport, c’est se sentir vivant aussi. »


Clarisse Bouillet