Une bouffée d’oxygène

Une bouffée d’oxygène
Publié le 18/01/2016

Né en 2013, le projet “Tous en forme” vise à développer l’accès aux activités sportives dans les établissements accueillant des personnes handicapées, grâce à l’intervention de professionnels de l’Association Siel Bleu. Une opération riche d’apprentissages et de plaisir, pour les enfants et adolescents de l’IME d’Yssingeaux (43) comme pour les adultes ouvriers de l’ESAT de Doué-la-Fontaine (49).

« Le base-ball, c’est compliqué tu sais. Il y a deux équipes. L’une qui lance la balle, et l’autre qui doit taper dedans avec une batte. Et on tourne, on fait un peu de tout… C’est dur ! Au début, quand on m’a dit qu’on allait faire du base-ball, j’ai dit non, c’est pourri, c’est nul. Mais j’ai changé d’avis. J’aime beaucoup ! Et puis Clément m’a beaucoup aidé. A la piscine, c’était pareil : j’avais un peu peur, surtout de la profondeur. Mais Clément m’a motivé, et à la fin, j’ai fait tout le tour du bassin. J’ai fait beaucoup d’efforts, et j’ai réussi. J’étais content de moi ! Faut dire qu’il est sympa Clément. Et musclé aussi. Oh oui ! » Lunettes de soleil et baskets de rigueur, casquette vissée sur le crâne, Bryan, adolescent blagueur et curieux, s’esclaffe, cachant son enthousiasme derrière une énième pirouette verbale. Il faut dire qu’à 15 ans, les muscles, le corps… ce n’est pas rien.

« Clément », c’est Clément Raymond, enseignant en activités physiques adaptées et professionnel de l’association Siel Bleu, qui intervient depuis deux ans à l’IME d’Yssingeaux, accueillant des enfants et adolescents souffrant de déficience intellectuelle avec ou sans troubles associés, dans le cadre du projet “Tous en forme.” Lancé en 2013 au plan national par la Croix-Rouge française, en partenariat avec la Fondation d’entreprise FDJ, ce programme vise à faciliter l’accès aux activités physiques dans ses établissements, via l’intervention des professionnels d’activités physiques adaptées de l’association Siel Bleu.

« La venue de Clément, c’est un peu une bouffée d’oxygène », commente Jessie Brun, directrice adjointe de l’IME. « Certes, il y avait déjà, dans le cadre de la scolarité adaptée proposée aux enfants à l’IME, des activités sportives, comme à l’école ordinaire. Mais la présence de Clément, deux heures par semaine, permet de varier ces activités, et apporte un nouveau regard. Elle permet de travailler, en équipe, des notions vues à d’autres moments… l’image, la confiance en soi, la relation aux autres et tout ce qui a trait au développement psychomoteur. D’autant que c’est la seule activité que les 12 enfants accueillis en ce moment font tous ensemble. »

 « L’objectif, établi avec les éducateurs, c’était d’être complémentaires, rajoute Clément. De pouvoir par exemple travailler en petits groupes car les capacités des enfants accueillis sont très hétérogènes, certains ayant des difficultés cognitives fortes les handicapant pour comprendre les consignes, quand d’autres sont au contraire très à l’aise y compris au plan physique. Avec l’idée de partir de ce qui plaît aux jeunes, pour qu’ils apprennent à canaliser leurs émotions, leur énervement, leurs angoisses… pour eux et pour le groupe. » 

"On respire, on est libre"

A quelques centaines de kilomètres d’Yssingeaux, Christophe, colosse aux yeux timides, arpente, avec quelques-uns de ses collègues, ouvriers comme lui à l’ESAT de Doué-la-Fontaine, et Maxime Andreau, animateur Siel Bleu, les routes de campagne du Maine-et-Loire. La petite troupe, plutôt silencieuse dans l’effort, frémit de temps à autres d’éclats de rires partagés. Et les bâtons de marche nordique dont chacun est équipé heurtent avec fracas la terre caillouteuse. Christophe a le souffle court, mais le sourire intact. « Marcher avec les copains, c’est super, on respire, on est libre. J’avais un peu oublié combien c’était bon. Et même si moi, avancer avec des bâtons, j’ai eu du mal au début, là, j’apprécie. Je sens que ça m’aide un peu pour les jours où je travaille. Et dans ma vie – pour bouger, et même danser ! »

« Ici, l’ambition du projet “Tous en forme”, mis en forme depuis 2013, était de faire prendre conscience aux ouvriers qu’un corps ça s’entretient. Car on s’est aperçu qu’avec le temps, les personnes que nous accueillons avaient une vie de plus en plus sédentaire, et connaissaient des problèmes physiques au travail », explique Guy Lefèvre, directeur de l’ESAT, où 43 ouvriers, atteints de déficience intellectuelle et pathologies associées, œuvrent soit en ateliers de sous-traitance industrielle soit en ateliers centrés autour du végétal – entretien d’espaces verts, horticulture… L’activité, qui se faisait au départ sur le mode randonnée, a pris depuis un an, et l’arrivée de Maxime, la forme de marche nordique. Les ouvriers de l’ESAT en bénéficient le vendredi matin, un trimestre par an, par groupe de dix ou onze, la constitution des groupes se voulant adaptée aux capacités de chacun.


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Échauffement et renforcement musculaire sous l'oeil de Maxime, l'animateur


« Prévenir les troubles musculo-squelettiques nés de métiers éprouvant au plan corporel et parfois répétitifs, travailler l’équilibre, la souplesse, le renforcement musculaire, apprendre à adopter les bonnes postures, à s’échauffer… c’est l’essentiel », souligne Maxime. « Pour Christophe, par exemple, qui souffre de problèmes de hanches et de dos, et qui se rend compte que les bâtons de marche nordique le soulagent au niveau des jambes, lui permettant de finir le parcours sans douleurs… et d’avancer au niveau des copains », explique l’animateur. Comme pour Laure, qui, ce jour-là  n’est pas peu fière de quitter un instant le poste de travail où elle confectionne des livrets pour une entreprise du coin, pour faire la démonstration  de tout ce qu’elle a appris cet hiver – échauffer ses poignets, ses épaules, ou encore conserver l’équilibre lorsqu’elle s’assied, se penche ou se relève de sa chaise… « Même s’il n’est pas toujours évident de prendre le temps et de penser à reproduire au quotidien tout ce qu’ils apprennent avec Maxime, les ouvriers apprécient ces séances du vendredi matin, d’autant qu’elles créent de nouvelles dynamiques de groupe. Et puis certains ont fait de vrais progrès – ont retrouvé du souffle, adopté des postures de travail moins fatigantes… », commente Fabien Balix, moniteur de l’atelier sous-traitance horticole. 

« Prendre du plaisir à travers une activité qui fait du bien, c’est 100% gagnant », sourit Joëlle Frémondière, éducatrice technique spécialisée à l’ESAT. Et ses collègues d’Yssingeaux ne la contrediraient sans doute pas. Avant de s’essayer au base-ball sur l’un des terrains municipaux de la commune, les jeunes de l’IME ont pu goûter aux joies du foot, de la lutte, de l’athlétisme, et de la natation. Accompagnés de concert par Clément, et par leurs éducateurs et leur institutrice. « On a à chaque fois, souligne Arnaud Gauvry, éducateur spécialisé, beaucoup insisté sur la notion de règle, mais abordée autrement qu’au quotidien, car édictée par Clément. Afin que les jeunes prennent conscience qu’une règle n’est pas forcément synonyme de contrainte. » Et Sandra Delolme monitrice-éducatrice, d’ajouter, « via le base-ball, sport très technique, on a pu travailler la coordination et la motricité fine. Quant à la piscine, espace nettement plus cadrant, elle a permis à certains d’effacer des complexes, à d’autres de découvrir leur corps, et celui des autres. Les échanges, les questions ont fusé » Créant de nouvelles dynamiques, de nouveaux liens. Entre les jeunes eux-mêmes. Et entre jeunes et professionnels. « Des instants précieux ».


Elma Haro