L’aide aux populations civiles

Des infirmières de la Croix-Rouge en visite à domicile à Palestro en 1960
Publié le 16/03/2012

Dès 1955 la Croix-Rouge française étudie les possibilités d’aider les victimes du terrorisme. La guerre qui se déclenche fait basculer la population dans une misère encore plus grande, aggravée par les déplacements de villages entiers dans les centres de regroupement par les autorités militaires.

Cette situation concerne près de 2 millions de musulmans, ruraux, et engendre des besoins considérables. Pour intervenir dans ces camps, elle est officiellement mandatée par les autorités en mars 1959. Jusqu’en 1963, à bord de 21 camions sanitaires, des équipes féminines se relaient pour soigner et distribuer des secours.

Camion dispensaire itinérant de la Croix-Rouge française, Alger
Camion dispensaire itinérant de la Croix-Rouge française, Alger

Le tournant du 20 aout 1955 et les victimes du terrorisme

Dans le climat de terreur qui s’instaure, les civils sont les premiers touchés par les pillages, les attentats, puis les enlèvements. Dès 1955, c’est souvent vers la Croix-Rouge que les familles se tournent pour un soutien moral mais aussi matériel. A Constantine, dès le mois de juillet, le dispensaire du Dar-El-Askri doit fermer pour éviter les incidents. A Khenchela, le comité déplore la réquisition du local d’accueil. Comme à Batna, le comité suit les enterrements de civils victimes des « évènements ».

Une consultation à Palestro en Algérie
Une consultation à Palestro en Algérie


Ce soutien devient très vite permanent dans tous les comités : familles prises dans les attentats, dont le chef a été tué par les rebelles, épouses de civils enlevés, maisons pillées, les listes sont longues. Cet accompagnement des victimes sera mené systématiquement jusqu’à la fin de la guerre ; les membres des comités se feront également un devoir d’être présents lors des obsèques des personnes assassinées.

Les centres de regroupement

Dès 1955, pour endiguer l’influence du Front de Libération Nationale, les autorités instaurent zones interdites et centres de regroupement. Rassemblés de force ou se mettant sous la protection de l’armée, ces populations déplacées vivent dans des conditions extrêmement précaires et manquent de tout. Les membres des comités effectuent des distributions de nourriture, de produits d’hygiène, de vêtements, qui s’avèrent insuffisantes : la tâche est immense.
Tous les comités témoignent des besoins considérables auxquels ils doivent faire face dans ces camps. Outre les besoins matériels, ils constatent une situation qui « perturbe des habitudes sociales et économiques ancestrales », qui crée des besoins dont la satisfaction dépasse la capacité des pouvoirs publics.

En 1958, le délégué général de la Croix-Rouge française en Algérie alerte les autorités civiles et militaires sur la situation des populations regroupées, mais les démarches sont lentes. On lui oppose un manque de moyens pour le financement des actions qu’il veut mettre en place, or les fonds de la Croix-Rouge française ne suffisent pas. La situation est délicate : l’association doit maintenir ses bonnes relations avec les autorités pour faciliter son intervention, obtenir des fonds mais aussi assurer la sécurité de ses équipes, qui interviennent dans des zones dangereuses. André François-Poncet, président de la Croix-Rouge française, interpelle alors le chef de l’Etat. Les crédits sont finalement débloqués et un accord est conclu en mars 1959. Le mois de juin voit le premier véhicule des 21 équipes itinérantes gravir les pistes accidentées du djebel.
Les équipes sont triées sur le volet et composées d’une conductrice-ambulancière et d’une infirmière. Elles sont exclusivement féminines, pour pouvoir toucher les femmes et les enfants.

Leur rôle : aller de centre en centre soigner, recueillir les besoins et y répondre. La mission n’est pas simple pour ces femmes. Outre la difficulté d’accès et les routes accidentées, elles interviennent au quotidien dans des zones d’insécurité. Il leur faut aussi vaincre la méfiance et les réticences. Après une période d’adaptation, un apprentissage de la langue sur le tas, les rapports se détendent et la visite des camions est plutôt bienvenue. La Croix-Rouge jouit d’une perception plutôt positive auprès des populations. Une conductrice rapporte les propos d’un Kabyle lors de la visite d’un village « Ah, vous êtes de la Croix-Rouge, alors vous êtes à tout le monde ».

Les équipes itinérantes poursuivent leur mission en Algérie bien après les accords d’Evian : en 1962, le CICR évalue à 2 200 000 le nombre de personnes réparties dans quelque 2000 centres. Par suite du retrait de l’armée, l’isolement rend la vie des familles plus dure encore. Les violences qui s’enchainent n’arrangent rien, leur activité doit d’ailleurs être suspendue quelques semaines en 1962, conséquence des troubles qui agitent le pays au moment de son indépendance. Dès septembre, en accord avec les autorités algériennes, elles reprennent leurs circuits. 12 équipes fonctionnent, les dernières se retireront en avril 1963, date à laquelle leurs moyens sont épuisés. Le Croissant-Rouge algérien prend le relais auprès de la population, appuyé par le CICR et la FICR..

Témoignages d’infirmières itinérantes publiés début 1962
Camion itinérant

« Il y a bientôt 4 mois que je suis ici, et sans doute est-il temps que je vous sollicite une prolongation au-delà des 6 mois mentionnés dans le contrat. Je suis libre et solide. L’arabe rentre peu à peu, le vocabulaire « maladies » est déjà chose acquise. La saison nous amène des maladies intestinales sous toutes ses formes. Les enfants sont mal nourris, mangent insuffisamment (…). Les résultats sont des diarrhées, des parasitoses plus ou moins chroniques et fatales »

« Certains voient le problème, certains ne le comprennent pas. On nous dit parfois que les arabes peuvent aller voir le médecin à 4, 5 ou 10 km, et que c’est une mauvaise habitude à leur donner que d’aller vers eux. Or, ils ne se déplacent pas : tout d’abord par ignorance, ils n’attachent pas d’importance à certains symptômes. Par ailleurs, si les hommes se déplacent, les femmes et les enfants pas. D’autre part, ils ont le fatalisme inné qui leur fait accepter la maladie et la mort comme une chose normale. Quand il y a un infirmier militaire près des regroupements, il ne voit pas plus d’un quart de la population. Il serait d’ailleurs peu convenable qu’un infirmier reçoive la visite d’une femme.»

« Leurs beaux troupeaux d’autrefois sont décimés, parce qu’ils ne peuvent plus se déplacer vers les zones vertes, interdites, pour les faire paître. Résultat : les enfants n’ont pas de lait et je n’ai jamais vu, dans le Nord, autant de bébés rachitiques et en mauvais état ! »

Virginie Alauzet