Notre Mouvement humanitaire agissait il donc sans aucun principe avant 1965 ? Evidemment non ! Disons qu’il n’éprouvait pas le besoin de les exprimer, de les afficher. Les 7 principes que nous connaissons - Humanité, Impartialité, Neutralité, Indépendance, Volontariat, Unité et Universalité - sont l’aboutissement d’une longue histoire, marquée par les guerres, les débats moraux et les tensions politiques.

Dans “Un souvenir de Solférino” de Henry Dunant, paru en 1862, deux principes sont nommément cités, la philanthropie qui deviendra l’Humanité et le Volontariat. « N’y aurait-il pas moyen de fonder des sociétés nationales de volontaires des secours qui auraient pour but de donner ou de faire donner, en temps de guerre, des soins aux blessés ? » interroge déjà Henry Dunant.

En 1863, la création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) donne lieu à une première définition des principes : « Ceux-ci devront être permanents et toujours animés d’un véritable esprit de charité internationale ». La même année apparaît pour la première fois le principe de Neutralité. Ambulances, hôpitaux militaires, personnel sanitaire, secouristes volontaires, ainsi que les blessés, doivent être « neutralisés », autrement dit rester neutres par rapport aux combats. En 1864, alors que la première Convention de Genève va être soumise aux Etats et qu’apparaissent les premières Sociétés nationales de secours, est pour la première fois énoncé le principe majeur de l’Impartialité : « les militaires blessés ou malades seront recueillis et soignés, à quelque nation qu’ils appartiennent ».

Bref, les principes ont l’âge de la Croix-Rouge elle-même. Mais il a fallu attendre 1965 pour les voir exister dans leur forme moderne. Pourquoi tant de temps ? La réponse tient en près de 40 années de débats, voire de tensions entre le CICR (Comité international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge) et la Ligue de la Croix-Rouge (future Fédération internationale).

Pourquoi tant de débats ?

Après la Première Guerre mondiale, la création en 1919, à Paris, de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge (future Fédération internationale) introduit une dualité au sein du Mouvement, jusque-là dominé par le CICR. La Ligue, soutenue notamment par les États-Unis, entend moderniser l’action humanitaire tout en se concentrant sur les activités de temps de paix comme la prévention à la santé, la formation paramédicale, la protection maternelle et infantile. Autrement dit, l’action sanitaire et sociale en faveur des populations civiles. Le CICR, de son côté, défend sa primauté historique, son rôle d'intermédiaire neutre dans les conflits armés, son ancrage Suisse et sa position exclusive de gardien des Conventions de Genève.

Cette coexistence provoque des rivalités de gouvernance au sein du Mouvement et de visibilité internationale durant l’entre-deux-guerres.

Une complémentarité fonctionnelle finit par voir le jour, les rôles se répartissant ainsi : le CICR conserve la responsabilité des situations de conflit armé et du droit international humanitaire. Il garde également la main sur la reconnaissance des nouvelles Sociétés nationales.

La Ligue, elle, développe l’action humanitaire en temps de paix et renforce le réseau des Sociétés nationales. Vers 1960, cette rivalité entre les deux organisations laisse place à une coexistence organisée, dont le ciment identitaire sera l'adoption en 1965 des 7 principes.

Le grand Jean Pictet, chef de l'équipe de juristes qui révisera en 1949 les Conventions de Genève, demeure l'auteur de ce mini code de conduite. C'est lui aussi qui proposera aux Etats une quatrième Convention portant sur la protection de la population civile en temps de guerre.

Depuis 60 ans, les principes demeurent un guide de l’engagement humanitaire. Ils proposent une éthique singulière et placent au centre de toutes les préoccupations le sort des victimes, des conflits armés aux catastrophes naturelles en passant par tous les fléaux affectant l’Humanité. Les principes forment une boussole, fragile, à protéger et à réaffirmer. Une boussole morale essentielle.

Photo : Carte postale de début 1915 symbolisant les trois principes cardinaux de l'action humanitaire : Humanité, Impartialité, Neutralité. Ils sont incarnés par une infirmière soignant indistinctement trois soldats, allemand, britannique et français.