Hébergement d’urgence : sous le chaos, la solidarité

Hébergement d’urgence : sous le chaos, la solidarité
Publié le 22/02/2022

Dissimulé derrière son large portail en métal, le Centre d'hébergement Simone Veil de la Croix-Rouge, à Nîmes, passe incognito depuis la rue. Les femmes qui se croisent ici portent en elles des parcours douloureux, de la violence conjugale à l’extrême précarité. Mais, sous l’épaisse discrétion qui règne, la solidarité s’organise.  

 

Entre les murs blancs de l’établissement nîmois, la pudeur est d’or. Ce lundi, le silence résonne dans la petite cour du centre d'hébergement Simone Veil (CHU Simone Veil) : familles et femmes déambulent à bas bruit et seuls quelques cris d’enfants viennent percer l’inaudible. 

 

Ici, elles peuvent s’installer à l'abri des coups et de la rue, à l'hébergement d’urgence. Elles ont aussi la possibilité d’être simplement de passage à l’accueil de jour ou au nouvel espace Bébé-Parents, ouvert depuis septembre dernier. “C’est un lieu de répit et de repos dans les tourments de la vie”, souligne le président national de la Croix-Rouge, Philippe Da Costa. Victimes de violences, en situation précaire ou en errance, ces dernières - orientées par le 115 - viennent en effet souffler, se protéger. Survivre, aussi. “On ne reçoit pas d’hommes seuls”, assure Samira, agente d’accueil du centre Croix-Rouge. Certains viennent avec leur famille, tout au plus.

 

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Si une implacable gravité pèse dans l’enceinte du bâtiment, un esprit de solidarité s’impose, à travers les paroles et les gestes de chacune des personnes rencontrées. Une solidarité qui émane bien sûr des bénéficiaires du CHU Simone Veil, mais aussi des salariés et des bénévoles - au casting quasi-exclusivement féminin. Car, derrière les violences et le chaos, ces femmes se réparent entre elles. 

 

Être le recours de celles qui n’en ont plus

“La famille de mon mari ne m’accepte pas”, explique à demi-mot Intissar, 20 ans, enceinte de 8 mois. Ce matin, elle est venue avec son conjoint et futur papa, Skandar, 27 ans, à l’espace Bébé-Parents (dit “EBP”). Le couple, en grande précarité, s'est retrouvé isolé, leur famille respective n'acceptant pas leur union. Brigitte et Yasmina, bénévoles Croix-Rouge, s’affairent pour les aider : “On va s’occuper de la naissance du bébé, avec des habits, parce qu’ils n’ont rien. Ils auront besoin de vêtements, de la poussette, de tout ce qui est hygiène”, résume Yasmina. 

 

Pour Malik Berkani, directeur de l’établissement, l’aide à  la parentalité est un enjeu très important : “Il y a une réflexion à mener et à continuer autour de la petite enfance. Cela nous paraissait évident de combiner nos services (accueil de jour, hébergement d’urgence) avec un lieu dédié à l'accompagnement des tout-petits". Un accompagnement qui s’est révélé plus que nécessaire : “On a 50 passages tous les mois, c’est un vrai besoin”, chiffre Jean-Jacques Mollie, vice-président de la direction territoriale de la Croix-Rouge du Gard. Ce lieu propose en effet aux jeunes parents des produits d’hygiène jusqu’aux 3 ans de l’enfant. “Ce dont il s’agit ici, c’est donc de préserver à tout prix la parentalité et la sécurité indispensable à l’épanouissement de l’enfant”, abonde Philippe Da Costa.

“Quand quelqu’un vient, on va lui demander ses besoins, l’orienter, l’écouter, lui donner ce qui lui faut”, témoigne Brigitte. “J’ai une formation dans la petite enfance, ça me permet de mettre en pratique mes connaissances”, ajoute-t-elle. Mais, les femmes qu’elle rencontre ici n’ont pas forcément envie de parler, de répondre à des questions, “de raconter une cinquantième fois leur histoire”, explique Samira. Ces dernières sont dans l’urgence matérielle, et se heurtent souvent à la barrière de la langue. 

 

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“Même si on n’arrive pas à communiquer, on connaît leurs besoins, on est mamans nous aussi (...) ce sont des situations difficiles, c’est important de les faire verbaliser, qu’elles se sentent écoutées", positive Yasmina. Ces femmes s’entraident ainsi, entre mères, compétences dans la puériculture en sus. Même son de cloche à deux pas de l’EBP, à l'hébergement d’urgence situé la porte d’à côté. Yasmina l’observe et l’atteste : “Ce qui est beau, c'est la solidarité et l’entraide entre ces femmes logées ici”.

 

Faire famille autrement

Au sortir de l’EBP, un cri jaillit : “Mamie, mamie ! Coucou mamie !”, s’égosille une petite fille, d’à peine 4 ans. La mamie, c’est Marie-Josée. Ou Marie-Jo’, elle préfère. La vieille femme est assise au fond de la cour. Elle loge au CHU depuis plusieurs semaines, car son appartement, insalubre, n’était plus habitable. “Pour tous les gamins ici, je suis mamie. Même pour les grands, je suis mamie”, sourit-elle. Très seule dans son ancien logement, c’est pour Marie-Jo’ une petite renaissance que d’être là, assise, à voir du monde. “C’est super”, dit-elle, apaisée.

 

Si la mamie de ces lieux est toute désignée, Audrey, elle, a “retrouvé une famille” en arrivant au centre d'hébergement d’urgence. “Je suis nourrie, je suis logée, je suis bien”, témoigne-t-elle. Et de confier : “C’est une vie que je reprends à zéro”. Victime de violence conjugale, Audrey se reconstruit tout doucement dans cet espace investi par des femmes : “Il y a toujours un service qui nous accompagne, toujours des gens disponibles pour nous”. Ici, elle fait la cuisine avec les autres locataires, s’adonne au ménage quand c’est son tour, a la possibilité de participer à des ateliers. Bien entourée, Audrey peut enfin souffler, se reposer et essaye tant bien que mal de vider “toutes ces choses” qu’elle a dans la tête. 

 

Des vies qui comptent

En France, chaque année, environ 213 000 femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles commises par leur conjoint ou ex-conjoint*. Des vies menacées, comme celle de Laure, partie de son appartement il y a deux mois, habitée depuis par la peur de croiser son mari dans les rues de Nîmes. “Le problème, c’est qu’il me tapait”, raconte-t-elle. Mariée de force à 17 ans avec un homme de 30 ans son aîné, la jeune femme, battue pendant de nombreuses années, a fui la violence avec ses 3 enfants, sans travail, ni ressources. En sécurité dans l’enceinte du bâtiment, Laure avoue se sentir “moyen moyen”, selon ses mots. “Parce que mes enfants, ils perdent tout, je n’ai pas d’argent, je ne suis pas française, je n’ai pas le permis, souffle-t-elle, c’est compliqué”. Son aîné, de 9 ans, confie quant à lui se sentir “un peu bien” ici. Mieux qu’à la maison, où il vivait dans la crainte. 

 

Dans le cas des violences conjugales, comme celui de Laure et d’Audrey, l’accompagnement dispensé par le CHU est spécifique : “On travaille toujours en lien avec le 115, car la mise en protection de la personne doit se faire tout de suite, dès qu’elle quitte le domicile conjugal. Il faut être extrêmement réactif”, souligne Malik Berkani. Dans son établissement, médecins, psychologues et travailleurs sociaux se relaient et suivent ces femmes mises à l’abri. Elles sont ainsi, pour une rare fois dans leur vie, prises en compte, soignées et entourées.

 

Pour préserver l'anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

*https://arretonslesviolences.gouv.fr/je-suis-professionnel/chiffres-de-reference-violences-faites-aux-femmes

 

Texte : Julia Kadri

Crédit photos : Christophe Hargoues