La photographie humanitaire, un genre à part

Un monde à guérir : exposition photographique à Arles
Publié le 12/07/2022

L’histoire de la Croix-Rouge et celle de la photographie sont intrinsèquement liées. Dès le XIXème siècle, nous utilisons l’image pour raconter nos missions et l’urgence humanitaire. Ce patrimoine colossal, présenté dans le cadre des Rencontres de la photographie à Arles, ne révèle pourtant qu’une partie de la réalité. Car derrière la partie visible, il y a toujours un hors champ.

C’est la première fois que ces photographies, surtout connues des archivistes et des membres de notre Mouvement international, sont montrées à une si grande échelle. L’exposition « Un monde à guérir » qui se tient actuellement à Arles réunit plus de 600 clichés sur une collection qui en compte près d’un million ! Des images frappantes, immédiates, pour toucher le grand public..
Pour autant, notre regard est-il le même selon les époques ? Y a-t-il une façon particulière de montrer la souffrance ? Une image vaut-elle mille mots, comme on a coutume de le dire ? Autant de questions que l’exposition nous invite à nous poser.

Qu’est-ce qui caractérise la photographie humanitaire ?

Au XIXe siècle, les humanitaires posent pour la postérité. La photographie est composée comme un tableau pictural, dans une mise en scène. Ainsi apparaît l’infirmière telle une icône religieuse, penchée sur un enfant. Elle est le parfait symbole de la protection, du soin, du réconfort. Le reportage photographique naîtra avec la Première Guerre mondiale, montrant les volontaires dans les tranchées, sur les champs de bataille, dans les hôpitaux ou dans les rues, auprès des civils fuyant la guerre.

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A la fin du XIXème siècle (1888), l’appareil Kodak fait son apparition et révolutionne la photographie. Les acteurs humanitaires s’en emparent pour montrer leurs actions sur le terrain : crises, guerres et autres catastrophes naturelles. On découvre ainsi, à travers leur regard les camps de concentration, les premières heures après l’explosion de la bombe à Hiroshima… Les images sont immédiates, spontanées. Leur but est de témoigner. « Les volontaires de la Croix-Rouge se doivent de respecter le principe de neutralité, afin de se protéger et de protéger les civils. L’image ne doit pas nuire au travail des humanitaires. Nous sommes dans un récit, pas dans la réalité objective », explique Pascal Hufschmid, directeur du musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR) et co-commissaire de l’exposition.

Codes et figures emblématiques

La photographie humanitaire joue de symboles, de codes et d’images récurrents, mais aussi de stéréotypes qui aujourd’hui ne sont plus tolérés. Ainsi, les volontaires sont souvent présentés comme des héros parmi des victimes anonymes. L’époque du docteur blanc au milieu d’une population africaine est d’ailleurs passée de mode. La figure de l’enfant blessé, affamé, seul, est également très utilisée pour susciter la compassion. L’image devient un moyen de communiquer et de collecter des fonds. C’est ainsi que naissent les affiches à usage de propagande.

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Dans les années 1960, les humanitaires lâchent leur appareil photo et le cèdent à des professionnels. Les grands noms de la photographie sont de toutes les crises majeures. L’agence Magnum, Robert Capa, Werner Bischof, Henri Cartier-Bresson, et plus tard Sebastião Salgado et bien d’autres, fascinés par les missions humanitaires viennent capter une parcelle de l’histoire. La souffrance vue à travers l’objectif des photographes, se met en scène. « Nous sommes soumis au regard subjectif des photographes, empreint de choix esthétiques et narratifs, qui ne dit pas forcément tout de la réalité », décrypte Pascal Hufschmid.

Ce que les images ne disent pas

« La photographie humanitaire n’est pas du photojournalisme. Elle n’est qu’un fragment de la réalité, prise à un instant T, nous dit le co-commissaire de l’exposition. Il y a toujours un hors-champ que l’on ne voit pas ». En guise de démonstration, il pointe le portrait d’un homme, un migrant, assis sur des rails. Que sait-on de lui ? Rien, si ce n’est qu’il s’agit d’un migrant. Mais quelle était sa vie avant ? Que fuit-il ? A-t-il une famille ? Quel est son métier ? « En aucun cas, il ne peut être réduit à son statut de migrant », précise Pascal Hufschmid.

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L’exposition nous oblige donc à être critiques sur ce que l’on voit, à déplacer notre regard pour voir au-delà d’une image figée. Ainsi, nous sommes invités à regarder un mur d’images composé de clichés pris par des migrants croisés par le photographe Alexis Cordesse dans différents camps en Europe. Tous ont fui la guerre en Syrie. Que nous montrent-ils ? Des photographies de mariages, de fêtes de famille, de joie. La vie, le quotidien dans la guerre. La photographie comme lieu de mémoire, entre l’intime et la réalité. Des clichés qui ne font jamais la Une de l’actualité. « Il faut toujours se poser la question du contexte de fabrication et de la destination de l’image », conclut Pascal Hufschmid.

Géraldine Drot