Une maraude avec les bénévoles de la Croix-Rouge française

Une maraude avec les bénévoles de la Croix-Rouge française
Publié le 16/12/2019

Habiter la rue


Dans le Tarn, les bénévoles de la Croix Rouge française d’Albi sillonnent, tout au long de l’année, les rues de la ville à la rencontre des plus fragiles, sans domicile fixe happés par la rue. Objectif premier : tisser, maintenir un lien…


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        Il s’est approché les yeux baissés. Fragile silhouette dégingandée surgie de l’obscurité.  Pudeur, hésitation… avant d’oser se poster devant le camion siglé d’une croix rouge stationné devant la gare de la ville. Momo* a levé les yeux vers Nicole. Regards de reconnaissance conjointe. Une poignée de main, un sourire, un « comment ça va ? », auxquels le jeune homme répond par un « ça va. Un peu froid mais… ». Ce soir, Momo est taiseux. Il ne veut rien, « un peu d’eau chaude peut-être pour une soupe ». Mais il est là… Les doigts joints autour de sa soupe, il semble écouter sans vraiment les entendre les conversations engagées autour du véhicule entre les bénévoles du Samu social en maraude ce soir là - Marion, responsable d’équipe, Nicole et Nicole, ainsi que Louis et Maryline -  et la petite dizaine de personnes présentes. Certains s’épanchent tandis que d’autres filent en silence sitôt sandwich et café engloutis, ayant parfois accepté, qui une paire de gants, qui un pull un peu chaud.


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      Momo garde les yeux rivés sur Nicole. Les mots, eux aussi pudiques, de la bénévole qui s’enquiert de son état de santé, semblent l’apaiser. Et le ramener à l’instant présent. Au point d’accepter un café, puis un deuxième… un bonnet et un pantalon aussi. Objets précieux pour affronter le froid de novembre. Mais occasion, aussi, de nouer l’échange. Momo se livre, un peu – laisse entrapercevoir les angoisses qui « tournent dans sa tête », sa fatigue, l’âpreté de la rue… Lorsque finalement il s’éloigne, le "merci" qu’il lance à Nicole est plein et entier. Fort du moment partagé. Nicole frissonne – la rue la heurte toujours. Mais elle dit, aussi, « l’importance de ces rencontres qui peuvent naitre au détour d’une maraude, même brèves, voire éphémères. Le lien précieux qui peut naître dans ces instants là. »


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Ruptures familiales, professionnelles, fragilités psychiatriques aussi parfois… Qu’importe la blessure, la chute qui conduit à la rue est toujours brutale. Et une fois qu’on y est, tout se craquèle très vite – « le parcours de désocialisation est très rapide. Violent », pointe Marion. Objectif pour l’équipe du Samu social: répondre à un éventuel besoin matériel. Mais surtout « être à l’écoute. Echanger. Etre là. Voir si ça va. Nouer et maintenir un lien social. Un lien humain. Un lien vivant… avec la réalité. » Entièrement composée de bénévoles – dont un petit noyau dur d’une quinzaine de personnes, l’équipe du Samu social d’Albi tourne d’ailleurs toute l’année – deux fois par semaine en période estivale, trois fois par semaine l’hiver, et tous les soirs en cas de plan type grand froid ou canicule. « Etre présents… parce que dans la rue, on souffre aussi quand il fait chaud. Sillonner la ville et ses alentours été comme hiver, pour que le lien de confiance établi avec ceux que nous accompagnons ne soit pas rompu… Ca aussi, c’est important », pointe la jeune femme.


Ce soir là justement, Marion s’inquiète. Bruno n’est toujours pas là. Il sait pourtant, que le camion de la Croix-Rouge effectue deux arrêts à heures fixes, près du kiosque en centre-ville et à la gare. Les minutes s’égrènent, rythmées par les échanges noués entre les présents, les mains crispées autour des soupes chaudes partagées… Jusqu’à ce qu’une silhouette fragile ne se dessine au loin. Bruno s’approche silencieux. Son bonnet péruvien cachant mal la fatigue qui l’habite. Trente ans de rue, plus peut-être… « Il est de ceux qui, chaque année quand l’hiver approche, te dis "cette année, j’y passe"… mais qui jamais ne se plaint de quoi que ce soit. A toujours un "merci" pour chacun. Jamais l’alcool mauvais. Bruno connaît tout le monde ici, et tout le monde le connaît. » Mais ce soir, le vieil homme se tait, lui qui d’habitude aime à plaisanter avec Marion. L’état de santé de Sébastien l’inquiète. Les deux hommes partagent une toile de tente à quelques mètres de là. Et Sébastien souffre d’un emphysème pulmonaire, qui l’oblige parfois à se déplacer avec une petite bouteille d’oxygène. Une fois déjà, il a dû être hospitalisé en urgence. « Et là, le froid arrive », bougonne Bruno, Sébastien émergeant à son tour de l’obscurité.


« On appelle pour voir s’il y a une place au chaud ? » interroge Marion. Mais pour Bruno et Sébastien, pas question. Se retrouver en foyer leur rappellerait trop, en un sens… qu’ils vivent à la rue. « Trop de monde, de bruits, de saleté », commente parfois Bruno. Accompagner et orienter aussi. Si possible. L’équipe du Samu social est aussi là pour ça. Sans jamais être indiscrète, intrusive. Et sachant le manque cruel de places d’hébergement d’urgence. « C’est vrai partout, mais dans le Tarn tout particulièrement », tempête Marion. Certes, il y a bien un CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) à Albi, géré par une association partenaire… « mais il est toujours plein ». La structure dispose également d’un accueil de jour, offrant la possibilité de prendre un petit-déjeuner et une douche, et de laver son linge. « Mais il faut être sobre et clean – pas d’alcool ni de drogues. Et les chiens ne sont pas admis. Pour beaucoup… c’est trop. » Les places manquent aussi à la maison des femmes de la ville. Il existe bien, oui, un centre d’accueil dans le petit village voisin de Montans, qui a parfois quelques places de libres, et qui accepte les chiens qui plus est. « Mais Montans… c’est à 25 kilomètres. En rase campagne. Trop isolé. Loin de tout… »

Younes, la trentaine gouailleuse opine. Les foyers d’hébergement, très peu pour lui. D’ailleurs, sourit-il, il a maintenant un petit appartement. Le jeune homme, sous curatelle, a un temps dormi dans la rue… Une sombre histoire née des malversations de sa curatrice. Mais quatre murs ne font pas tout. Pauvreté. Fragilité psychique. Younes passe toujours voir l’équipe de la maraude - pour manger… Et parler. Marion le connaît depuis maintenant cinq six ans. Chacun a apprivoisé l’autre. Et le jeune homme a même pris l’habitude de passer à l’unité locale en cas de coup dur… Etre là et offrir ainsi la possibilité que des besoins précis émergent, soient verbalisés. En ayant conscience de la difficulté à demander de l’aide, mais de l’importance de la démarche aussi, comme un signe de respect retrouvé envers soi-même – « inciter à passer au local de la Croix-Rouge… à oser refranchir une porte, à retrouver sa place d’homme, de femme, fragilisée par la rue. » « C’est un peu tout ça le Samu social », sourit la jeune femme. 


Louis_et_Maryline,_bénévoles

Younes essayant un pull en laine – « un peu grand mais laissant la possibilité de glisser ma ptite polaire dessous. Parfait pour affronter l’hiver ! » Deux jeunes filles à qui Nicole et Maryline ont pu faire essayer, il ya quelques temps, un soutien-gorge à l’abri du camion -« instants de féminité retrouvée. Cette féminité que la rue abime, percute », pointe Nicole. Le vêtement, ou la nourriture, permettent, parfois, de briser le silence, le froid, l’isolement... Perclus sous une fragile tente de toile rongée par l’humidité nocturne, Thomas a un temps hésité avant d’accepter la main tendue de Louis, et le café qui l’accompagnait. Avant de trouver le jeune homme, signalé par le 115, l’équipe a sillonné un bon quart d’heure chaque recoin de la zone commerciale de la ville, lampes torches à la main. Fouillé chaque fourré d’herbes hautes abrité des regards. Arpenté les pourtours du bassin de retenue d’eau près desquels il avait été aperçu un peu plus tôt dans la journée.  Thomas se terrait en fait un peu plus loin. L’échange se noue. Fragile. Le discours du jeune homme s’émaille des fêlures de troubles psychotiques sous-jacents. Echanges de prénoms. Informations données par Marion sur les possibilités d’accompagnement offertes en centre ville. Les yeux de Thomas se ferment - pour lui, c’est presque trop. La fermeture éclair de sa tente se ferme, engloutissant son regard et ses mots… Il faudra repasser. En espérant que le jeune homme soit toujours là.


L’équipe repart, silencieuse. L’habitacle du camion habité par le seul bruit du moteur. « Il fait si froid. Il est seul, perdu… », souffle Nicole. Silence. Jusqu’au "bonsoir madame" lancé par Franck, quelques kilomètres plus loin.


Ce grand gaillard au visage mélancolique sourit à l’approche du camion. « Vous êtes là, comme promis. Merci », lance-t-il, tendant son avant bras, plutôt que sa main, pour saluer chaque membre de l’équipe – « la rue ce n’est pas très propre vous savez. » Franck se tient droit, digne. L’ancien maraîcher efface d’un brusque mouvement de main les larmes qui ont coulé malgré lui lorsqu’il a dit… la faillite, la mort de son fils, puis celle de sa sœur, et les mois d’errance qui ont suivi, « à medemander pourquoi j’étais encore là. » Avant de noyer sa tristesse dans un grand sourire, pour s’engager dans une conversation à bâtons rompus avec Marion. Il a trouvé quelques heures de travail ces jours-ci, et voudrait en faire plus. Avancer, peut-être, si possible. Avoir assez pour manger, pour lui, mais aussi pour Raphaël et Laurent, avec qui il squatte une ferme abandonnée, perdue au milieu de bâtiments industriels. « La rue, c’est violent. Là, on est au calme. Nous veillons les uns sur les autres », commente-t-il. Franck sourit, voyant Laurent essayer pudiquement un manteau tendu par Nicole. « Merci. Merci infiniment »,  lance-t-il, alors que déjà, le moteur du camion ronfle… prêt à filer vers la gare de la ville.


En 2018, au fil de ses maraudes, l’équipe du Samu social d’Albi a noué contact avec 806 personnes. Un chiffre atteint en à peine six mois cette année - de plus en plus de femmes, de jeunes, de migrants ballotés de lieux en lieux par l’exil, de travailleurs pauvres aussi. Ce soir là, entre terrains vagues de la zone commerciale à la recherche de Thomas, et centre ville à l’écoute des souffrances transperçant le discours fébrile de Bucheron, l’équipe prendra un moment avec une vingtaine d’hommes et de femmes. Un moment partagé, temps d’ancrage social… même fugace.


Elma Haro


* Certains prénoms ont été modifiés


Crédit photo © Martine Mouchy