Une famille séparée pendant huit ans se retrouve enfin
Publié le 29 août 2025

Tout a commencé au Pakistan, en 2017, lors d’affrontements entre les talibans et l’armée pakistanaise. Le père de famille, gardien d’hôpital, disparaît, et la mère Safia commence alors à recevoir des menaces de recrutement forcé de ses enfants par les talibans.
Menacés, ils fuient le Pakistan
Elle décide alors de fuir Karachi avec son père et ses enfants pour se réfugier chez son oncle dans une autre région du Pakistan. De nouveau menacée, elle décide alors de quitter leur pays. Avec ses cinq enfants (alors âgés de 3, 6, 11, 13 et 14 ans), elle se lance dans un long périple à travers les frontières vers l’Europe. Lors d’une étape en Iran, la famille est séparée par les passeurs dans deux véhicules différents. A son arrivée en Turquie, Safia, accompagnée de deux de ses enfants, ne verra jamais l’autre voiture arriver. Ils attendent plusieurs jours, plusieurs mois… l’arrivée du grand-père et de ses trois autres enfants. En vain. Les passeurs leur conseillent de poursuivre leur route, certains qu’ils retrouveront le reste de la famille à leur arrivée. Mais une fois en France, aucune nouvelle ne lui parvient. Safia est désespérée, elle n’a aucune idée du lieu où se trouvent ses trois autres enfants : sa fille Farah, 6 ans, et ses deux fils de 11 et 14 ans.

Le parcours du combattant administratif
Elle commence par déposer une demande d’asile en France puis un dossier de recherche de personnes disparues auprès de nos services.
Ameer, l'aîné des cinq enfants, arrivé en France avec sa mère en 2017 se souvient : “ J’avais 15 ans quand nous sommes arrivés, c’était très compliqué, nous ne parlions pas français. Ma maman était très inquiète, surtout pour Farah, ma petite sœur, qui n’avait que 6 ans quand nous avons été séparés.”
Oriane est officière de recherche du Rétablissement des liens familiaux (RLF). Elle a accompagné cette famille pendant plusieurs années pour essayer de les remettre en contact. Elle nous raconte : “ Quand les membres d’une famille sont séparés, et que des mineurs se retrouvent seuls sur le chemin de l’exil, il arrive souvent qu’ils ne sachent même pas où ils sont, où ils sont supposés aller, où sont leurs proches… alors ils suivent sans savoir l’adulte qui leur propose de l’aide. C’est un réflexe de survie.
C’est souvent grâce aux réseaux sociaux que l’on parvient à remonter le fil, grâce à un voisin, un cousin, quelqu’un qui a entendu des nouvelles… C’est un travail d’enquête complexe. Une fois que le lien est rétabli, notre travail ne s’arrête pas là, on doit s’assurer du maintien du lien, car les démarches suivantes peuvent être longues et durent souvent plusieurs années.” Des mois plus tard, elle apprend que ses trois enfants sont hébergés chez un homme en Afghanistan. Le Croissant--Rouge local prend des nouvelles à plusieurs reprises. Leur oncle parvient à les récupérer et à les ramener au Pakistan.

Huit ans de procédures, huit ans sans voir ses enfants
Dès que la mère obtient son statut de réfugiée en France, soutenue par nos équipes du RLF, elle dépose une demande de réunification familiale. Les démarches sont complexes, comme nous explique Candice Klinger, coordinatrice des réunifications familiales : “ Il faut que les parents requérants prouvent que ce sont bien leurs enfants, qu’ils fournissent de nombreux documents administratifs. Pour des personnes en exil, qui sont souvent parties précipitamment, c’est très difficile de réunir ces preuves. Dans certains pays, ces documents d’état civil sont très différents de ceux qu’on a l’habitude de demander en Europe. Ce qui complexifie et rallonge les procédures…”
Les mois passent, les réponses aux demandes de visa tardent… Des coups durs, des moments de grand désespoir dont Ameer se souvient bien : “On appelait souvent nos frères et sœur restés là-bas, on espérait à chaque fois, et ça nous brisait le cœur de recevoir des délais supplémentaires… Nous ne connaissions personne en France, ma mère se confiait aux personnes de la Croix-Rouge, c’était son seul soutien. Sarah, juriste au sein de l’équipe du RLF, nous répétait “Tant que vous n’aurez pas vos enfants dans vos bras à l’aéroport, on ne baissera pas les bras, on sera à vos côtés quoi qu’il arrive”. La Croix-Rouge était toujours là pour nous remonter le moral, nous redonner de l’espoir.”
Quand, enfin, ils obtiennent un rendez-vous auprès du consulat français au Pakistan pour obtenir les visas tant espérés pour les 3 enfants, nous sommes en mars 2020… L’épidémie du COVID ferme toutes les administrations dans le monde entier, le rendez-vous est annulé. Et reporté 2 ans plus tard. La réponse arrive presque un an plus tard, et c’est un refus. Une procédure contentieuse est lancée par nos équipes pour contester cette décision.
Ce n’est qu’en juin 2025 que le tribunal administratif de Nantes a alors accordé des visas long séjour pour permettre aux enfants d’entrer légalement en France. Après huit ans de procédures. Huit ans sans voir trois de ses enfants.

La famille enfin réunie
Moins de deux mois plus tard, Safia, ses deux enfants, et des membres du RLF attendent l’arrivée des trois enfants à l’aéroport. Ils ont désormais 14, 19 et 22 ans. Tant que ses enfants ne sont pas arrivés, Safia garde un visage fermé, inquiète, trop habituée aux déceptions et aux sales coups du sort. Mais dès qu’elle les aperçoit, son visage s’illumine, et depuis elle ne cesse de sourire. Ameer nous raconte les premières semaines : “Nous vivons tous ensemble, c’est une nouvelle vie. Ma mère ne pleure plus, ne se plaint plus de ses maux de tête, elle a retrouvé la joie de vivre. Ma petite sœur va faire sa rentrée au collège pour apprendre le français, comme je l’ai fait il y a 8 ans. Mes frères vont s’inscrire dans des cours de français et suivre au plus vite des formations.”
Ils vont, enfin, pouvoir essayer de rattraper le temps perdu.