Relais parental : confier son enfant pour mieux être avec lui

Publié le 28/12/2018

Dispositif de prévention expérimental, le relais parental permet à des parents fragilisés par les événements de la vie, de confier librement leur enfant, le temps d’un répit. Seules dix structures de ce type existent en France, dont cinq sont gérées par la Croix-Rouge française. Parmi elles, le relais parental 93 ouvert en septembre 2017 en Seine-Saint-Denis.

 

Par Elma Haro – Photos Tao Delport


« Je ne sais pas qui a inventé le relais parental mais c’est magique ! ». Les traits fatigués, Déborah*, 45 ans, prise par l’émotion, laisse percevoir au fil des mots la « rassurante bouée de secours » que fut pour elle le relais parental 93 (Seine-Saint-Denis). Cette mère de deux petits gars de deux et cinq ans, Mehdi et Zacharia, est brutalement tombée malade cet été. Une pathologie grave, nécessitant une opération… le diagnostic médical a failli mettre Déborah « à terre », elle qui, en rupture avec sa famille, élève seule ses enfants. « Sans le relais, qu’aurais-je fait ? J’ai bien une ou deux voisines qui m’aident, mais je ne pouvais pas leur laisser mes fils durant quinze jours. J’étais sans solution. Je ne pouvais pas non plus renoncer à mon opération. J’ai craint que mes enfants ne se retrouvent placés d’office. » Affolement, angoisse… jusqu’à ce que la directrice de la protection maternelle et infantile (PMI) qui la suit ne lui parle du relais parental et de la possibilité de confier librement ses deux garçons à l’équipe des lieux, le temps de se rétablir. « J’ai pu rencontrer l’équipe, mes fils apprivoiser les lieux, et moi, préparer sereinement mon séjour à l’hôpital. Quand j’ai été opérée, le relais a tout géré… Quand j’ai dû être réopérée en urgence, j’ai pu à nouveau leur confier mes enfants. Et aujourd’hui, alors que je vais mieux, ils m’accompagnent encore – je peux leur déposer les enfants lorsque je dois me rendre à un rendez-vous médical. Je ne sais pas comment les remercier », sourit Déborah.

 


« Exil, errance, maladie, handicap, déscolarisation, séparation, difficultés d’insertion professionnelle… Et, toujours un extrême isolement, social et affectif. » Directrice du relais parental 93, Karima Rachedi égraine les vécus de ruptures et de souffrances émaillant trop souvent les parcours de vie des familles des enfants accueillis dans la structure dont elle a la charge. Ces difficultés qui, même lorsqu’elles sont passagères, font que les parents n’y arrivent pas.Dispositif de prévention, le relais parental a dans ces cas-là tout d’un ultime rempart contre la séparation que représenterait un placement, lui qui permet aux parents fragilisés par les événements de la vie de confier librement leur (s) enfant(s), le temps de rebondir.

            L'outil est précieux… mais rare. Il n'existe en France que dix relais parentaux, dont cinq sont gérés par la Croix Rouge française. Dernier-né d’entre eux, le relais parental 93 a ouvert en septembre 2017, et est actuellement implanté à Aulnay-sous Bois (10 places), ainsi qu’à Villemomble (6 places) depuis l’été dernier. D’ici peu, les deux sites doivent être réunis au sein d’un même bâtiment, actuellement en travaux, au Blanc-Mesnil. Dispositif dont le statut est toujours expérimental, le relais est financé par le bureau prévention du service d’aide sociale à l’enfance du département de Seine-Saint-Denis.


Généralement orientés vers le relais parental par les assistantes sociales de secteur ou les structures sanitaires et sociales avoisinantes - hôpitaux, centres médico-psychologiques (CMP), PMI… les parents trouvent ici une structure ouverte sept jours sur sept et 24 heures sur 24. « Qu’il soit préparé ou s’effectue en urgence, l’accueil se fait selon des modalités souples, adaptées aux besoins de chacun – qu’il s’agisse de confier son enfant quelques heures ou d’un prégnant besoin de souffler nécessitant un accueil 24 heures sur 24 », explique Vanessa Kocer, éducatrice spécialisée.

            En cette brumeuse matinée de décembre, slalomant entre poussettes, doudous et cartables, on croise ainsi Déborah venue déposer ses deux petits gars pour la matinée, ou encore Fatima, venue embrasser ses jumeaux ensommeillés de 16 mois, Alya et Adama. Agée de 36 ans, cette maman de cinq enfants d’origine ivoiro-malienne, raconte l’angoisse et la gymnastique logistique épuisante, consécutive à l’hospitalisation d’Adama, il y a quelques mois. Le sentiment de ne plus y arriver. L’appréhension à demander de l’aide aussi. « Le relais parental ? Je ne savais pas ce que c’était. Pas à pas, nous nous sommes apprivoisés. Mes enfants ont pris possession des lieux. Et moi aussi. J’ai eu confiance. Et j’ai pu respirer… »

Si le relais parental est habilité à recevoir des enfants entre 0 et 18 ans, la moyenne d’âge est de fait très basse – 2-3 ans tout au plus. Mais il y a aussi quelques "grands", le soir après l’école ou le week-end, y compris des adolescents. Le relais parental d’Aulnay-sous-Bois se niche dans un petit pavillon discret, cerné de barres d’immeubles froides et austères. Mais sitôt la porte franchie, le brouhaha des enfants s’impose. Un couple et ses six enfants patiente, silencieux, dans l’attente du rendez-vous de pré-admission pour l’un de leurs plus jeunes. Assise près d’eux, Fatou, dont l’aîné de huit ans, Souleymane, a un temps été accueilli au relais, est là pour accompagner son second en période d’adaptation. Il y a également Lucie qui doit accoucher dans l’après-midi et qui laisse ses enfants à l’équipe avant de filer en urgence à la maternité.


L’équipe du relais parental compte 23 professionnels – maîtresses de maison, auxiliaires de puériculture, aides médico-psychologiques, éducateurs de jeunes enfants, éducateurs spécialisés, veilleurs de nuit, psychologue à mi-temps, directrice et chef de service éducatif.  Une équipe plurielle adaptée aux âges variés des enfants, comme à l’accompagnement des parents. « Car le relais n’est pas une garderie. Nous accueillons des enfants, certes, mais nous travaillons aussi sur la cellule familiale, avec les parents », souligne Karima Rachedi, la directrice, précisant qu’« un des enjeux majeurs est de rompre la spirale de l’isolement, ce qui passe, d’abord, par l’offre d’un espace d’écoute. Et par la volonté de s’appuyer sur leurs compétences pour les amener à participer à la vie du relais. »

Mère de cinq enfants dont l’un, Mohamed, accueilli au relais, souffre de troubles autistiques, Basma acquiesce. « Le relais, c’est un espace d’écoute, la possibilité de parler, de pleurer, de demander secours. L’équipe est toujours là. Avec elle, j’ai partagé ces derniers mois tous les moments forts de ma vie, qu’ils soient heureux ou difficiles. Lorsque mon frère est décédé, j’ai même pu leur confier en urgence mes enfants pour partir en Tunisie assister à l’enterrement. Et au quotidien, Mohamed fait ici des progrès. On avance. Ensemble… » Groupes de parole, soutien à la parentalité parfois mise à mal par les difficultés, ateliers parents-enfants, orientation grâce au travail en réseau avec les partenaires du territoire, l’accompagnement des familles est protéiforme, et relève parfois de l’exercice d’équilibriste. « Car, les enfants accueillis ici l’étant pour une période de deux mois, renouvelable si nécessaire, nous devons toujours veiller à ne pas nous rendre indispensables. Notre objectif n’est pas de devenir l’interlocuteur principal des familles, mais bien de permettre à chacun de reprendre pied », souligne Vanessa Kocer.


Maman de Yaya, huit ans, Madine opine. « Séparée de mon ex-mari, sans famille ou amis proches, j’ai longtemps travaillé pour payer une nounou pour mon fils, quasi déscolarisé pour cause de graves problèmes d’audition. C’était infernal et intenable. Yaya était trop souvent seul, à la maison. Jusqu’à ce qu’il soit accueilli au relais. Aujourd’hui, opéré, il a repris l’école. Il y va le matin et vient au relais trois après-midi par semaine. Du coup, moi aussi, je reprends pied », dit-elle.  Véritable boule d’énergie, la jeune femme vient de déposer son dossier de prêt bancaire, « que Martin, éducateur spécialisé au relais, a pris le temps de relire », et elle a obtenu une aide du conseil régional pour passer son permis, à condition de mener une action bénévole… Madine a alors eu l’idée de créer un atelier de soins esthétiques au sein du relais parental,« car en tant que maman, quand on traverse des moments difficiles, on a trop souvent tendance à s’oublier », explique-t-elle. Le succès a été immédiat et Madine, fière, a proposé à l’équipe de continuer ses ateliers, « au moins une fois par mois. Parce que cela fait du bien de faire du bien aux autres ».


Le relais parental vient de créer son journal. Au sommaire du premier numéro, des témoignages, des recettes de cuisine concoctées par les familles et un focus sur l’atelier esthétique de Madine ! Séjours à la mer, pratique du théâtre ou des arts martiaux, escapades ont aussi été imaginées par l’équipe pour les frères et sœurs aînés des enfants accueillis, « histoire qu’eux aussi trouvent, retrouvent leur place au sein de la fratrie », souligne Karima Rachedi. Près d’elle, Martin détaille pour Souleymane, huit ans, le programme du week-end arts martiaux et l’aide à préparer les questions que l’enfant, improvisé "petit reporter", pourra poser au professeur de shiatsu. Autant de "petites choses" créées pour que le relais parental joue pleinement son rôle, celui « d’unsas, d’un tremplin, permettant aux familles de rebondir de façon pérenne », sourit Vanessa Kocer, tout en enfilant son manteau, direction le centre-ville pour une balade avec Basma et ses cinq enfants.

Elma Haro

* Les prénoms de certains parents et enfants ont été modifiés