À Fleury-Mérogis, des détenues ambassadrices de santé
Publié le 11 septembre 2026
Une table couverte d’un tapis en velours vert et de jetons de casino, une autre où l’on peut essayer des lunettes qui simulent l’alcoolémie… Ce n’est pas flagrant au premier abord, mais nous sommes bien dans la salle d’activités de la Maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. « N’hésite pas si tu as des questions », glisse Clara* à une participante. Debout devant une table, cette dernière est en train de lire une fiche “Le saviez-vous ?” sur les addictions. « Nous l’avons faite nous-mêmes, lance Clara fièrement. Elle sera bientôt affichée en grand format dans les coursives. »

Les deux femmes se retrouvent autour d’un atelier ludique de sensibilisation aux addictions (alcool, drogues, jeux d’argent, tabac). Sa particularité ? Etre animé par des détenues pour d’autres détenues, dans le cadre d’un programme expérimental dit de santé communautaire. Clara est formée depuis février. Elle fait partie des animatrices. Cathy, visiteuse d’un jour, s’est inscrite par curiosité : « Je suis contente d’apprendre des choses, ça fait trois ans que je suis ici, j’essaye de m’élever. »

La santé par les pairs
Le principe de la santé communautaire ? Encourager un public à devenir acteur de sa propre santé. Initié l’année dernière en partenariat avec la Croix-Rouge française et grâce au soutien financier de l’Agence régionale de santé (ARS) Île-de-France, le programme Premiers secours et santé à base communautaire (PSSBC) a été reconduit en 2026. Il s’inscrit dans la feuille de route du ministère de la Justice sur la promotion de la santé par les pairs.
« Le travail construit ici est intéressant, explique Claire-Amélie Bertrand, directrice de la Maison d’arrêt des femmes. L’approche par les pairs est un vrai plus. Les détenues apportent un regard différent, complémentaire du personnel médical. Elles ont une approche plus incarnée qui se diffuse plus facilement. Les participantes deviennent ambassadrices de santé. »
Le directeur pénitentiaire d’insertion et de probation, Maxime Mfabo, abonde : « On a un certain nombre de détenues originaires d’Amérique latine, souvent des mules pour le trafic de stupéfiants. Elles sont loin de leur pays, n’ont pas de proches ici et ne parlent pas français. Dans ces cas-là, le rôle d’un soutien communautaire est très important pour surmonter les barrières linguistiques et culturelles. »
Préparer la réinsertion
Le programme est aussi un dispositif de service civique. Les participantes - âgées de 18 à 25 ans - s’engagent à travailler 24 heures par semaine pendant six mois. Elles sont rémunérées à hauteur de 600 € mensuels et peuvent valoriser cette expérience professionnelle à leur sortie. Onze ont commencé le programme en février. Elles ne sont plus que cinq en juillet. Certaines ont obtenu des aménagements de peine, d’autres ont été transférées ou libérées, une autre a été exclue pour mauvais comportement.
Le groupe a exploré de nombreuses thématiques comme le droit des femmes, l’alimentation, la santé sexuelle, la santé mentale ou l’estime de soi. Les sujets n’ont pas été choisis par hasard : afin de coller au mieux à la réalité et aux besoins des détenues, ils viennent d’un questionnaire conduit l’année dernière auprès d’une centaine de détenues.

« Elles émettent les idées, elles conceptualisent et elles écrivent. On s’occupe de la réalisation », explique Janaina Morali. Avec Emeraude Epailly, elles sont les deux encadrantes du projet, salariées par le CSAPA** Pierre Nicole, une structure associative spécialisée en addictologie qui dépend de la Croix-Rouge. Un bénévole de l’association est présent en renfort régulièrement.
Changer de regard sur soi
« Ça leur fait du bien », observe la surveillante de la tour centrale. Plus le programme avance, plus ces femmes gagnent en confiance. Elles font mieux connaître leurs actions auprès des autres détenues. Tout le monde ici se souvient de la très forte affluence pour l’événement sur la santé mentale deux mois plus tôt.
Pour Clara, le programme a été une bouffée d’oxygène. « En arrivant en détention, j’ai fait un choc carcéral », raconte-t-elle. L’expression désigne un ensemble de répercussions psychologiques liées à une première incarcération. « Le projet m’a beaucoup aidée à traverser ça. Avoir des responsabilités, m’intéresser au monde et reprendre des activités manuelles… Ça a remis mon cerveau en marche ! Je suis plus épanouie, je me sens plus sereine. »
*Les prénoms des détenues ont été modifiés pour préserver leur anonymat.
** Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie