Dans le Val-de-Marne, une maraude quand la nuit ne rafraîchit plus
Publié le 26 juin 2026
Le soleil baisse. La chaleur reste. Vingt heures, trente-sept degrés et pas un souffle d’air. Le bitume renvoie la chaleur emmagasinée depuis le matin.
Notre camion se gare devant un square près de la gare de Maisons-Alfort - Alfortville. Les portes s'ouvrent. La chaleur s'engouffre aussitôt dans l'habitacle. Quatre bénévoles sont présents ce soir : Sébastien, Romain, Nacera et Isabelle, leur cheffe d'équipe. À l'arrière, des bouteilles d'eau fraîches, du café, de la soupe, un brumisateur, des casquettes. Notre équipe descend, guettant qui aurait besoin d'aide.
Depuis le début de la canicule, l'unité locale patrouille ainsi tous les soirs, en renfort du 115. À bord, chacun scrute les trottoirs. Dès qu'une silhouette semble vaciller dans la touffeur, on s'arrête, on descend, on s'approche.
« Malheureusement, pendant les fortes chaleurs, on ne peut pas faire grand-chose de plus que donner de l'eau», confie Romain, bénévole depuis quatre ans, secouriste depuis un an. «On prodigue les premiers secours si besoin, et on est là aussi pour repérer.» Aller vers ceux qui flanchent, les orienter, suivre leurs demandes. En ce moment, ce que nos bénévoles surveillent avant tout, c'est le coup de chaleur. «C'est le plus gros risque pour les personnes à la rue. On fait aussi attention aux personnes malades, plus fragiles.»
À l'arrière du camion, les brumisateurs sont prêts. «Impossible pour eux de se rafraîchir, explique Romain. Si on voit quelqu'un qui a vraiment chaud, on le brumise, on le ventile.»
« On vient juste s'assurer que vous allez bien »
Dans le square, trois hommes ont trouvé refuge à l'ombre des arbres, assis sur un banc. Isabelle s'approche et dit d'une voix douce : «On vient juste s'assurer que vous allez bien.»
Jean-Luc, lui, n'a besoin de rien. Ou alors si, d'une bouteille d'eau. Lui qui a connu la rue, l'hiver, s'en est sorti : un emploi dans le BTP, un logement, sa femme et ses enfants retrouvés. À côté, Mamadou travaille lui aussi, dans une menuiserie, «où il fait chaud». Il est 21 heures passées et il fait encore 37 degrés. « J'ai peur de rentrer chez moi. Je vais rester encore un peu ici, en attendant », dit-il. Les bénévoles tendent une bouteille à chacun.
«Avec la chaleur, ça tape le cœur»
Nos maraudeurs gagnent la sortie de la gare. Sur la place, deux hommes sur un banc, Francis et Mahmoud. On leur propose de l'eau fraîche. «Ah oui !» , répond Francis sans hésiter. «On a de l'eau à la fontaine publique, mais elle est chaude.»
Mahmoud porte la main à sa poitrine. « Avec la chaleur, c'est dur. Ça tape le cœur.» La nuit précédente, il a tenté de dormir dans le square. «Mais avec les moustiques, c'était infernal ! » Francis, lui, s'est fait envahir par les fourmis. «Partout, partout, partout.» Une bouteille d'eau, un kit d'hygiène, un sous-vêtement, et nos volontaires s'attardent un peu.
Sur cette seule place, les visages se succèdent. Romain constate : « Je n'ai jamais vu autant de monde dans le besoin ici ». Ce soir, les bancs ne désemplissent pas.
« Le chaud ou le froid, pour nous c'est la même mission »
Les bras chargés de bouteilles, Isabelle explique. « On leur donne de quoi s'hydrater, on s'assure qu'ils vont bien. Le chaud ou le froid, pour nous, c'est la même mission. Si quelqu'un est en hyperthermie, il peut finir à l'hôpital.»
Pour Sébastien, bénévole depuis quatre ans, c'est la première maraude canicule. La différence avec une maraude ordinaire ? « On va être encore plus vigilant, veiller à l'hydratation. Nous, on a tout ce qu'il faut, et on est déjà plus fatigués qu'il y a dix jours. Alors imaginez ceux qui dorment dehors ! Le sol, si vous le touchez, il est brûlant. Et eux, ils dorment par terre. Pas de douche, rien. C'est autrement plus dur.»
« C'est encore plus dur quand il y a des enfants »
De retour dans le camion, le talkie d'Isabelle grésille. Un signalement vient de tomber. Direction Ivry-sur-Seine. Elle se retourne, le visage grave. «On va voir une femme avec ses trois enfants. Il n'ont pas de solution d'hébergement pour ce soir». Un silence. Un sourire qui ne tient pas. « Préparez-vous ! » Romain souffle : « C'est encore plus dur quand il y a des enfants. »
Le camion se gare. Une femme s'avance, un chariot de courses derrière elle. Dans ses jambes, trois enfants de 5, 6 et 8 ans. «Bonjour monsieur, bonjour madame», lancent-ils l'un après l'autre. Ils sont à la rue depuis 4 jours. Ballottée d'un hébergement d'urgence à l'autre, puis plus rien depuis. Elle pose la main sur son ventre, dissimulé sous un large tee-shirt : « Et je suis enceinte de cinq mois…».
Ses enfants ont quitté l'école, faute d'un toit stable. Les journées s'étirent dans la débrouille. «Je me balade avec eux, je vais dans les parcs avec cette chaleur. Tout ce qu'on me propose, c'est d'appeler le 115». Mais les centres sont tous complets. Ce soir, elle est passée en coup de vent chez une amie qui dort à l'hôtel. « Je voulais rincer les enfants. Ça fait trois jours que je ne peux pas les laver ». Elle baisse les yeux : « Quand on a des soucis comme ça, ça coupe la faim ».
Nos bénévoles tendent aux enfants des madeleines au chocolat et un jus de fruit. En quelques minutes, il n'en reste plus rien. Tous les trois s'assoient, serrés, sur la marche d’un immeuble. Romain s'accroupit à leur hauteur. Ils parlent d’école, de leurs matières préférées. Des conversations d’enfants. Une parenthèse dans la nuit.
Dans le chariot, l'équipe dépose de l'eau, des kits d'hygiène, de la compote pour les petits. Romain revient avec trois casquettes. Les enfants les enfilent. Elles leur descendent sur les yeux. Ils relèvent le menton vers lui, tout sourire. Trois casquettes pour le soleil de demain.
Puis ils repartent tous les quatre. Un bus à prendre, un abri à trouver pour la nuit. On les regarde s'éloigner. Personne ne parle. Les regards tombent vers le sol encore tiède. Nacera finit par dire : « Il y a des gens qui ont la vie plus dure que d'autres… ». Le camion repart. Le bitume continue de diffuser sa chaleur. La nuit, décidément, ne rafraîchit plus.