Réparer le passé et préparer l’avenir ! C’est l’objectif du dispositif PerspeC’TIG. Menée main dans la main avec l’administration pénitentiaire, cette expérimentation Croix-Rouge insertion propose un accompagnement socio-professionnel inédit des personnes condamnées à une peine de Travail d ‘Intérêt Général (TIG). Un tremplin pensé pour transformer une sanction en opportunité. Après un an d’existence, à Barentin, en Normandie, le dispositif porte déjà ses fruits.

Qui l’eut cru ? Derrière les murs de tôle impersonnels de ce vaste hangar gris, ça grouille, ça fourmille au milieu des meubles, des piles de jouets et des montagnes de vêtements. Ici, un jeune homme vérifie le nombre de pièces d’un puzzle. Là, une gourde est réparée au fer à souder, des habits soigneusement triés. Dans cet entrepôt labyrinthique, le bruit des racks côtoie celui de la cafetière, la concentration des uns, les éclats de rires des autres. Le Maillon Normand est un établissement Croix-Rouge. Il regroupe sous le même toit une boutique, des ateliers, une entreprise et des espaces dédiés à l’insertion professionnelle. Le bureau de Patricia est de ceux-là.

Aujourd’hui, la Conseillère en Insertion Professionnelle (CIP) reçoit Julien pour parler entretiens d’embauche. “Moi j’ai toujours travaillé à mon compte, je n’ai jamais eu à candidater nulle part” conteste le trentenaire, qui depuis l’âge de 16 ans travaille dans une métallerie artisanale. “Et bien mets-toi dans la peau de l’employeur cette fois-ci ! Le recrutement, ça marche dans les deux sens !”

Julien a écopé d’une peine de 35 heures de Travail d’Intérêt Général (TIG). Cet atelier individuel dure 3 heures. C’est le cinquième encadré par sa conseillère. Il lui a été proposé dans le cadre du dispositif PerspeC’TIG. Depuis 2019, ce partenariat entre la Croix-Rouge française et l’Agence du travail d'intérêt général et de l’insertion professionnelle (ATIGIP), en lien avec les services du ministère de la Justice, propose d’accueillir mais aussi d’accompagner socialement et professionnellement les personnes qui comme Julien, sont placées sous main de justice. Des ateliers individuels et collectifs pensés pour remobiliser ces personnes souvent éloignées de l’emploi et les aider à réintégrer le marché du travail. Prime d’activité, compte formation, aide au permis de conduire… Les conseillers permettent aussi aux personnes qu’ils accompagnent d’accéder à leurs droits, les aiguillent dans leurs démarches administratives.

Un dispositif inédit

Cette prise en charge inédite est expérimentée dans deux établissements. Ici, en Seine-et-Marne (77) et en Seine-Maritime (76). “Les premiers éléments de bilan sont encourageants”, soutient Bruno Clément-Petremann, à la tête de l’ATIGIP. “Les personnes placées sous main de justice sont souvent confrontées à des difficultés multiples tenant à la santé, au logement ou aux difficultés financières, qui nécessitent une prise en charge adaptée et souvent complexe. Les premiers retours montrent une bonne adhésion des participants, une amélioration de leur capacité à se projeter et une meilleure continuité entre la fin de la peine et la reprise d’un parcours d’insertion professionnelle”. 

Julien l’avoue, il a d’abord participé à ces entretiens contraint et forcé. “Je suis assez buté. Quand je pars sur une idée tu ne me feras pas changer d’avis”. Mais la bonhomie de Patricia semble l’emporter. Les minutes défilent, il baisse la garde, écoute, participe. Sa conseillère insiste sur l’importance du langage non verbal, de la posture à adopter face à un employeur ou d’éventuels clients. Julien sourit : “Elle est marrante Patricia, dynamique. On sent qu’elle est passionnée, qu’elle fait ce travail depuis longtemps. Elle s’intéresse vraiment aux gens.”

C’est aussi ça l’accompagnement Croix-Rouge. Amorcer une dynamique positive autour d’un projet professionnel. Ouvrir le champ des possibles dans un parcours émaillé de portes closes. 

 “Ça m’a beaucoup aidé”

Alexandre le sait. Il est passé par là lui aussi. Condamné à 180 heures de TIG, il en a effectué 55 aux côtés de Patricia. “Pour moi, ça a tout changé”, lâche-t-il pudiquement. Une grande douceur se dégage de ce gaillard, pourtant sujet à de nombreux accès de violences. “Les relations avec les autres, c’était compliqué. Je gardais tout en moi. Ça partait d’un coup. Je ne donnais pas une bonne image de moi. Je travaille là-dessus. Les ateliers professionnels m’ont appris à mieux m’exprimer. Dans le cadre de mon suivi judiciaire j’ai aussi une obligation de soins. Je vois une psychologue et ça m’a beaucoup aidé”. 

Quelques chantiers par-ci par-là, jardinier dans un gîte, ouvrier en usine, livreur dans une pizzeria… La vie professionnelle d’Alexandre a longtemps été rythmée par les missions d’intérim. Ici, il a trouvé sa voie. “On m’a aidé à trouver ce que j’aimerais vraiment faire : travailler dans les espaces verts, en aménagement paysager. J’avais déjà passé pas mal d’entretiens d’embauche pendant l’été mais je n’avais pas confiance en moi, j’avais du mal à rassurer les patrons. J’ai raté plusieurs opportunités à cause de ça”. Aux côtés de Patricia, il a repris confiance. Ensemble, ils ont contacté ses anciens recruteurs, réfléchi à ce qu’il pouvait améliorer, travaillé son argumentation, mis en valeur ses compétences, cherché des formations. Après deux mois de suivi, c’est la métamorphose. “Quand il est arrivé, Alexandre ne parlait presque pas, il était assez renfermé. Aujourd’hui, il est avenant, réfléchi et ce n’est pas le dernier à rigoler !” sourit Patricia. 

Comme Julien, Alexandre a réalisé la partie pratique de ses TIG juste là, de l’autre côté de la porte. 125 heures à trier les vêtements, à s’assurer du bon fonctionnement et de la sécurité des jouets issus de dons et susceptibles d’être vendus à bas coûts dans la boutique attenante. Pas le choix : cette sanction il devait l’honorer. Mais il y a ajouté un supplément d’âme.  “Faire ses heures à la Croix-Rouge, c’est sûr, c’est un plus. On se dit qu’on aide peut-être des personnes en difficulté. Quelque part, on améliore la vie des autres. Ça valorise aussi un peu ce qu’on fait”. 

Vers la réinsertion grâce au “VIF”

Son aventure Croix-Rouge ne s’arrête pas là. C’est là la force du réseau. Encouragé par sa conseillère à se rendre aux portes ouvertes du lycée horticole de Fauville, Alexandre a découvert une  formation pour adulte faite pour lui. En attendant de pouvoir la financer, il a été embauché en contrat d’insertion au Maillon Normand. Plus précisément au VIF, “comme le rouge de la croix sur nos doudounes” sourit Jannick, son encadrante technique. Cette entreprise d’insertion Croix-Rouge emploie 5 personnes aux profils très différents. Certaines ont rencontré de longues périodes de chômage, d’autres sont allocataires de minima sociaux ou jeunes sans qualification.

Déménagements, vides-maisons, encombrants… le VIF rend service aux collectivités comme aux particuliers et permet aux salariés de remettre un pied dans le monde du travail. “La première étape, c’est d’intégrer les codes. Nous leur apprenons à être autonomes, à accepter de recevoir des ordres -parfois c’est compliqué-, à respecter les horaires… Je fais de mon mieux aussi pour qu’ils se sentent bien dans l’équipe. C’est très important parce que ça donne envie de travailler !” précise l’encadrante. Et à Alexandre d’acquiescer : “Il y a une super entente dans l’équipe ! Jannick nous fait confiance, elle nous laisse partir seuls en déplacement. J’aime cette liberté. On nous responsabilise, on nous fait confiance. On s’entend tous bien, on s’entraide. Si l’un de nous est fatigué on s’arrange pour qu’il porte des choses un peu moins lourdes, si un autre n’a pas envie de conduire, on prend le volant à tour de rôle. Ça fonctionne bien. Ici, je peux être moi-même”. 

“Je suis très fière de mes gars”

Alexandre travaille donc aujourd’hui sur le même site que son ancienne conseillère. Ils font du covoiturage, prennent des nouvelles de leurs familles respectives. Des collègues quoi. Parfaitement intégré et apprécié, le jeune homme sait qu’il devra bientôt quitter ce cadre protecteur. Son contrat d’insertion est un tremplin, renouvelable deux ans, pas plus. Il espère d’ici là intégrer la formation dont il rêve et suivre l’exemple de ses anciens collègues. Ceux dont Jannick parle souvent. L’un est devenu brancardier, un autre ambulancier, un autre encore gardien d’immeuble. Une reconnaissance bienvenue pour tout le monde. “Bien sûr, tous ne réussissent pas à retrouver du travail immédiatement, mais quand ça fonctionne, c’est très gratifiant pour nous aussi”, soutient Jannick. “Je fais ce métier parce que j’aime rendre service. Un peu trop peut-être parfois, mais qu’est ce que vous voulez, c’est mon coeur, il est comme ça. Et quand on rend service et que ça marche, vous ne pouvez pas savoir comme ça fait plaisir ! Je suis très fière de mes gars !” 

La Croix-Rouge française n’a pas attendu 2025 pour accueillir des personnes placées sous main de justice. Depuis la création des TIG en 1985, elle s’est portée volontaire pour encadrer dans ses structures bénévoles et ses établissements des personnes condamnées à une peine de Travail d’intérêt général. Son partenariat avec l’ATIGIP est né en 2019. Une manière de faire d’une sanction un vecteur de lien social. Une opportunité aussi. Réaliser ses TIG dans une structure associative comme la Croix-Rouge est en effet l’occasion pour les “stagiaires”, comme on les appelle ici, de participer à un projet solidaire, de valoriser l’engagement citoyen et, désormais, de bâtir un projet d’avenir.

L’accompagnement dispensé au Maillon Normand est encadré par une salariée. Mais des bénévoles peuvent aussi accompagner individuellement les personnes placées sous main de justice. Reste à trouver des volontaires. Patricia, elle, a tout de suite levé le doigt, et elle ne le regrette pas : “On a tous besoin de mettre un peu plus d’humain dans notre vie. Cet accompagnement sur le long terme permet de créer une belle complicité, de l’harmonie, de la confiance. On se sent utile. Je vous le dis, j’adore ce que je fais ! ”  Insuffler un peu d’humanité dans des parcours qui en ont souvent manqué, c'est aussi la condition d’une insertion réussie.

Pour en savoir plus, contactez le référent TIG de votre département

Photos : Christophe Hargoues