On croit souvent que la parole est l'affaire des avocats, des orateurs, de ceux que l'on imagine drapés dans une robe ou debout sous les ors d'un tribunal. C'est une erreur. La parole appartient à tous ceux qui, un jour, doivent se faire comprendre, rassurer, alerter, défendre. Et qui, mieux qu'un soignant, incarne ce quotidien-là ? Depuis mon arrivée à l'IFSI Paris Didot, j'ai porté la conviction que l'éloquence et la prise de parole en public avaient toute leur place dans la formation infirmière. Non comme un supplément d'âme ou un agrément réservé aux plus à l'aise, mais comme une compétence à part entière, aussi essentielle qu'un geste technique. Car un étudiant infirmier ne soigne pas seulement avec ses mains : il soigne avec ses mots.

Une compétence que l'on apprend, et que l'on travaille

Tout au long de ce parcours, j'ai eu à cœur d'intégrer cet apprentissage au sein même du parcours de formation. À travers des ateliers d'éloquence, des mises en situation, des exercices ciblés, les étudiants apprennent à structurer un message, à poser leur voix, à occuper l'espace sans l'écraser, à exprimer un désaccord sans agressivité. Autant de situations qu'ils rencontreront, demain, au pied d'un lit, dans un couloir de service, face à une famille bouleversée, ou face, parfois, à la mort elle-même.

Car la réalité du soin est faite de paroles décisives. Transmettre une information à un médecin en trente secondes lorsqu'un patient se dégrade. Annoncer, accompagner, expliquer une situation complexe à des proches inquiets. Défendre, au sein d'une équipe, ce que l'on estime juste pour la personne soignée. Dans chacun de ces instants, la qualité de la parole n'est pas un confort : c'est une condition du soin.

En individuel, ce même travail a trouvé un prolongement naturel dans la préparation des soutenances de mémoire. Présenter et défendre son travail devant un jury, c'est un exercice redoutable, où le fond ne suffit pas s'il n'est pas porté par une parole assurée. Accompagner nos étudiants, séance après séance, jusqu'à les voir transformer leur appréhension en assurance, a été l'un des aspects les plus gratifiants de ma mission.

La parole, cette arme que l'on tend plutôt que l'on brandit

Si je devais résumer ce que ce projet a tenté de transmettre, ce serait ceci : la parole est sans doute l'outil le plus puissant que nous possédions, à condition de ne jamais s'en servir contre l'autre, mais toujours pour lui. Pour rassurer plutôt qu'impressionner. Pour relier plutôt que dominer. Nos futurs soignants rencontreront, tout au long de leur carrière, une infinité de visages, d'histoires et de situations délicates. Leur donner les moyens de trouver les mots justes, c'est leur offrir l'une des plus belles compétences du soin.

Car la légitimité professionnelle ne précède pas la parole : elle naît en la prenant. Et c'est précisément là, dans cette voix que l'on apprend à poser, que se construit, peu à peu, le soignant que l'on deviendra.

Bertrand Perrier l'a dit mieux que quiconque : “Savoir choisir les mots justes, les bons mots, ceux qui émeuvent, ceux qui persuadent, ceux qui marquent, c'est avoir une longueur d'avance”. C'est ce chemin-là que j'ai voulu leur montrer. Celui qui mène non pas à la maîtrise, mais à la rencontre.

Nadia Ben Sabeur