NOMADE : “A l’hôpital, on n’a pas de dromadaires, mais on a des fauteuils roulants !”
Publié le 17 septembre 2026
Réunie au sixième étage de l’Institut du monde arabe (IMA), seule une dizaine d’artistes en herbe est présente. Leurs camarades sont retenus à l’hôpital par des soins ou leur état de santé. Au centre de l’espace d’un blanc immaculé trônent deux palanquins flamboyants et multicolores, surmontés chacun d’oiseaux mythiques : sur l’un un phénix qui représente la renaissance, la résilience après une épreuve. Sur le second, une huppe fasciée, oiseau migrateur, messager entre la reine de Saba et le roi Salomon. Deux symboles qui n’ont pas été choisis au hasard. Comme l’explique Caroline Desnoëttes - qui anime un atelier chaque mercredi à l’Hôpital d’Enfants Margency (HEM) -, les jeunes patients sont venus quatre fois dans ce musée pour s’inspirer des lieux. Alors, qu’ont donc de particulier ces palanquins ? C’est la jeune Maëlys, ex-pensionnaire de l’HEM, qui nous les décrit : « Ils évoquent un couple de mariés et ont été pensés comme des jardins luxuriants et ambulants, fleuris, avec des bassins d’eau et des cascades ». Ils font ainsi référence aux deux expositions temporaires du moment, “Vive la mariée !” et “Les jardins de l’Alhambra”. Mais l’histoire de ces créations est encore plus belle.
Le palanquin libellule et le palanquin papillon
C’est lors d’une des visites organisées au musée que Caroline Desnoëttes découvre un vieux palanquin en bois exposé derrière une vitrine. Il était utilisé autrefois par les nomades du Sahara pour traverser les vastes étendues désertiques, indique le cartel. Il avait à la fois une fonction symbolique, esthétique et identitaire. « Les patients, eux, n’ont pas de dromadaires pour traverser les territoires hostiles de la maladie, mais ils ont des fauteuils roulants ! Ainsi est né le projet NOMADE », résume l’artiste.
Des fauteuils roulants donc, métamorphosés sous les doigts de 70 patients en palanquin libellule et palanquin papillon. C’est en s’approchant tout près que l’on découvre les détails incroyables de ces créations entièrement conçues à partir de matériel médical et de soins périmés : seringues, sondes, gélules, cotons, bandes de gaze, plâtre, capsules, béquilles, charlottes, etc. Le recyclage, c’est la marque de fabrique de la plasticienne. On découvre ainsi une princesse au milieu d’une « forêt de coquelicots », comme la décrit son auteur, un jeune patient de Guyane, surmontée d’une libellule. En face, la reine de Saba réalisée avec finesse par Maëlys, a été placée sous la protection d’un papillon. Les assises sont couvertes de moucharabiehs tissés avec des bandes de soins, rappels de l’architecture de l’IMA. Et tout autour, un maillage de fleurs, d’arceaux, de rubans fait de mille et un ustensiles détournés de leur fonction première avec beaucoup de poésie et d’adresse.
« Dans NOMADE, il y a MONDE »
« J’ai immédiatement été touchée par la résonance de ce projet avec la vie de nos patients, raconte la directrice de l’HEM, Fatima Oudghiri. Ils viennent des 4 coins du monde, de tous horizons et de cultures multiples. Leurs parcours de soins sont eux aussi des parcours nomades. Ils vont d’hôpitaux en hôpitaux, de services en services, doivent s’adapter à de nouveaux environnements… Ces créations nous montrent que même quand le chemin est imposé par la maladie, il existe des espaces de liberté.» « Et dans NOMADE, il y a MONDE », ajoute Caroline Desnoëttes. En effet, bon nombre de patients viennent parfois de très loin pour être soignés en oncologie, en pédiatrie spécialisée ou services post greffe à Margency. Le voyage fait donc pleinement partie de leur vie. Et dans cet acte créatif, l’idée est de faire d’un voyage subi un voyage choisi et collectif.
Pour Isabelle Pharaon, médecin cheffe à l’HEM qui a elle-même parcouru le monde par le passé, « garder l’esprit nomade, c’est rester en mouvement ; c’est aussi un appel incessant à la vie devant la traversée des tsunamis dévastateurs. » Le jeune Abdelkader, originaire de Mauritanie, en est une parfaite illustration. Il lit avec émotion - en français et en arabe - son histoire contre la maladie, une insuffisance rénale dont souffrait également sa maman et qui l’a emportée. Pour lui, avoir intégré l’hôpital de Margency représente un immense espoir et une revanche sur la vie. Ce travail symbolise son combat. « C’est un voyage au cœur de l’humanité qui résonne avec nos principes », renchérit Béatrice Fetiveau, vice-présidente de la Croix-Rouge d'Île-de-France.
Un voyage qui continue puisque les fauteuils-palanquins quittent à leur tour l’hôpital pour dialoguer avec les collections de l’IMA sur le nomadisme. Ils seront présentés au public lors des prochaines Journées européennes du patrimoine (19-20 septembre) avant, qui sait, de poursuivre leur route en d’autres lieux. « Ça sert aussi à ça, les musées », commente la présidente de l’IMA, Nathalie Legendre, touchée par ce projet.
*La rencontre entre le roi Salomon et la reine de Saba est un récit légendaire issu de la Bible, du Coran et des traditions éthiopiennes. Au Xe siècle av. J.-C. la reine de Saba voyage de son pays lointain vers Jérusalem avec une grande caravane chargée d'or, d'épices et de pierres précieuses. Elle vient pour éprouver la sagesse du roi d'Israël en lui posant des énigmes. Salomon répond à toutes ses questions avec succès, ce qui impressionne profondément la souveraine.