A la Maison d'accueil spécialisée de Mougins, ce sont les résidents qui recrutent
Publié le 1 septembre 2026
« La première fois que j'ai vu Nagi, il me l'a dit sans détour : "moi, ce n'est pas toi la candidate que j'avais choisie. Mais bon, je pense que mes collègues ont fait le bon choix" ». Un accueil mutin, mais plein de bon sens... comme un rappel de l'importance de la voix de chacun. Animatrice, Lauriane (Norgiolini) en sourit encore. D'un regard complice, elle lui rappelle qu'il ne faisait d'ailleurs pas partie du jury de résidents qui l'a reçue. Éclats de rires. A voir la professionnelle évoluer dans le couloir de l'établissement, où s'est improvisé une session musique endiablée, on n'en doute pas : Nagi a raison, ses "collègues", résidents, comme lui, de la MAS Saint-Martin, ne se sont pas trompés. Des résidents qui recrutent le personnel ? A l'évocation de la démarche, Amélie, aide médico-psychologique (AMP) intérimaire intervenant régulièrement dans l'établissement, ouvre de grands yeux… « Oh mais c'est génial ça ! » commente-t-elle. Sourire pudique mais empreint de fierté de Mike, avec qui elle était en pleine discussion en ce matin de juillet. Et pour cause : le jeune homme fait partie des quatre habitants des lieux à être membres du jury de résidents.
Renoncer aux idées préconçues
Géniale la démarche ? Jean-Michel (Deghine), directeur de la MAS, qui accueille à temps plein 39 adultes souffrant de polyhandicaps lourds et 13 autres en accueil de jour, en est aujourd'hui persuadé. Mais il l'avoue sans fards, au départ, il n'était pas convaincu. « Je n'étais pas réticent, non. Mais j'étais sceptique » quant à sa pertinence et à sa faisabilité. Sa confiance en Virginia Billon, directrice nationale de notre filière handicap, à l'initiative du projet, l'a pourtant poussé à se lancer, tout comme sa collègue de la MAS Famille Charles de Lillers, dans le Pas-de-Calais. « Nous avons au départ travaillé ce projet ensemble, au national, accompagnés par la fondation belge Susa. Puis, très vite, au sein de la MAS, en équipe. »
Apprivoiser ce projet sortant des clous peut ne pas être simple.
Psychologue, Karl (Dochler) a été immédiatement séduit, lui dont « l'approche vise à faire en sorte que chacun ait sa place à la MAS - résidents, familles, équipe… ». Le plus complexe, convient l'équipe, est certainement de faire avec le fait que certaines personnes ne sont pas verbales, ou ont des mots fragiles. Les capacités de certains rendent l'exercice impossible ou tout au moins extrêmement ardu.
Travail préparatoire
Le projet a été présenté à l'ensemble des résidents. Avant que l'équipe n’interroge et repère qui était en capacité d'y participer et, surtout, qui avait envie d'en être faire partie. Aujourd'hui, les résidents sont quatre à s'y être impliqués – Nagi, Mike, Hervé et Alexander - et sont minimum deux par jury. Outre les résidents, leurs proches sont aussi informés, et les parents et/ou tuteurs des quatre résidents-recruteurs tenus au courant de la mise en place des entretiens et de leur déroulé. Présentation de ce qu'est un recrutement, des familles de métiers, échanges autour du rôle de chacun durant les entretiens… le psychologue de l'établissement a également mené un travail préparatoire approfondi avec les quatre résidents-recruteurs, à l'aide d'images et de phrases "faciles à lire et à comprendre". « Et les questions ont fusé”, se souvient-t-il.
« Cette démarche, ce n'est pas un gadget »
En un peu moins d'un an, ces résidents ont déjà été associés à deux recrutements . L'un de maîtresse de maison - pour lequel ils ont opté pour une professionnelle qu'ils connaissaient déjà. Et l'autre d'animatrice, pour lequel ils ont reçu huit personnes. Si l'équipe de direction continue de présélectionner les profils des postulants, le jour J, deux jurys - l'un de résidents et l'autre de professionnels – reçoivent tour à tour les candidats, prévenus en amont de ces modalités d'entretiens inédites. Et le rôle des résidents, « n'est pas gadget ! », insiste Jean-Michel (Deghine). Certains pourraient croire que, « parce que c'est moi qui signe les contrats, ce n'est que de l'affichage. Mais non ». Les procédures ont d'ailleurs évolué au fil du temps, afin que la voix des résidents prime, confie-t-il. « Au départ, au sortir des jurys, nous discutions, et avons pu, même sans le vouloir, influencer les résidents en indiquant qui avait notre préférence. Alors désormais, nous faisons autrement : au sortir des entretiens, c'est nous, professionnels, qui écoutons les résidents. C'est eux qui choisissent. » « Moi, ce n'est peut-être pas Lauriane pour qui j'aurais opté ! », ajoute-t-il. « Un autre candidat m'avait tapé dans l’œil, au parcours classique sans doute plus rassurant. Mais à la voir avec les résidents, je sais qu'ils ont eu raison. »
Fierté et estime de soi
Les entretiens menés par les résidents - filmés pour un usage interne - sont d'ailleurs riches d'enseignements. Attitudes, gestes et postures des candidats face aux résidents sont plus que parlants ! Comme le souligne Pauline (Laurent), infirmière coordinatrice : « à la MAS, ça passe ou ça casse, mais impossible de faire semblant ». Et ça, les résidents le perçoivent très vite. Commentaire de Nagi : « faire parler les candidats, faire que les choses ne soient pas refoulées... c'est ça recruter. Et ça me plaît. » « Tous les candidats, y compris ceux qui n'ont pas été retenus, m'ont dit leur intérêt pour la démarche, et le plaisir qu'ils avaient eu à être reçus par les résidents », ajoute le psychologue de la MAS, La réussite de la démarche est telle que l'équipe de la MAS Saint-Martin envisage aujourd'hui de la pousser plus loin encore, notamment en associant les résidents à la rédaction des offres d'emploi. Et de l'étendre aux recrutements sur d'autres postes. Sur certains, les modalités pourront certes différer. « Mais en soi, aucun métier n'est exclu - y compris celui de directeur ou de cadre », sourit le chef d'établissement. La mise en place de la démarche à l'Institut médico-éducatif (IME) Les Hirondelles, situé à Biot, est également à l'ordre du jour, ajoute-t-il. Karl (Dochler), qui y est psychologue à temps partiel, est en train de dessiner les contours du projet avec l'équipe. Associer les résidents aux recrutements de ceux qui les accompagneront est en fait une histoire de confiance. « Et puis c'est beau de les voir être dans la question, intéressés par ce qui se dit, par l'échange, chacun à sa façon », souligne le psychologue. « Savoir que mon fils, Hervé, a pu recruter des gens, participer activement aux choix rythmant son quotidien… Vous n'imaginez pas la fierté ! », sourit sa mère, Marie-France. Commentaire de Nagi : ces recrutements, c'est « pouvoir faire des choix, comme tout le monde en fait ». Elma Haro