Vous vous demandez peut-être à quoi servent les dons collectés chaque année lors de nos Journées nationales. Et bien, concrètement, ils permettent à nos équipes de mener des activités solidaires sur leur territoire, à l’instar des maraudes. Ainsi à Reims, dans la Marne, des bénévoles, accompagnés d'une travailleuse sociale, vont à la rencontre des personnes sans abri trois fois par semaine et tentent de répondre au cas par cas à leurs besoins. 

Devant l'unité locale de Reims, le camion attend, portes grandes ouvertes. Laetitia, Maxime et Dilam déchargent les caisses de boissons chaudes, couvertures, kits d'hygiène et vêtements préparés la veille. « Le soir, en rentrant, ils réapprovisionnent les stocks. Comme ça, au départ suivant, tout est prêt », explique Jade, responsable du Samu social de Reims. 

Au milieu de ce ballet, Amélie est rivée sur son écran. C'est le feu pour notre travailleuse sociale, salariée Croix-Rouge. Elle appelle le 115 pour faire le point sur les nouvelles situations. « En jaune, ce sont les situations urgentes. En rouge et jaune, celles encore plus urgentes », commente Jade en pointant la feuille de route. Ce soir, tout est surligné en jaune. Et la liste est longue. Pour chaque personne : une localisation dans l'agglomération, un numéro à contacter et son besoin. « Ça peut être une recherche de lien, une couverture, un kit d'hygiène, une première prise de contact, des démarches administratives », énumère Jade.

Des actions solidaires, 100 % locales

« On ne s'en rend pas compte, mais tout a un coût, sourit Tom, vice-président de l'unité locale. Le café qu'on offre, l'essence et l’entretien des véhicules, les kits qu'on distribue, du matériel à acheter… L'argent sert aussi à former et accompagner nos bénévoles. L'hiver, on maraude tous les soirs ». 100 % des dons collectés localement pendant les Journées nationales reviennent aux unités locales. L’équipe couvre l’agglomération de Reims et 156 communes alentour. La maraude tourne ainsi trois soirs par semaine, avec des bénévoles différents à chaque sortie, et parcourt entre 17 et 30 kilomètres.»

Près de la gare, le camion est stationné à l'abri des regards et de la pluie. Un visage juvénile sous d'épaisses boucles noires apparaît. Ludwig, à peine 21 ans, a déjà un long parcours de rue et des troubles psychiques. Amélie le connaît bien. Il sort d'une prise en charge à l'hôtel et vient de trouver un squat. « Il me faudrait une couette et un oreiller », glisse-t-il. Maxime file lui chercher un café chaud pendant qu'Amélie prend des notes et s'assure qu'il est en sécurité.

Nathanaël s'approche à son tour. Réfugié politique originaire de la République démocratique du Congo, il est à Reims depuis deux mois. Il dort dans le parc à côté de la gare. Il s'assoit sur une bordure de trottoir, Amélie s'accroupit face à lui. Ce soir, il veut qu'elle l'aide à monter un dossier de demande de logement. « Dormir dehors, c'est compliqué avec le froid. Et puis, c'est dangereux. » C'est aussi ça, une maraude : un bureau ambulant. Plus tôt au local, Amine, bénévole habitué des maraudes, résumait : « Pour beaucoup, on est leur repère. Parfois, ils appellent le 115 en disant qu'ils n'ont besoin de rien, qu'ils veulent juste voir Amélie pour avancer sur une démarche ou qu'on leur scanne un document pour la prochaine fois. »

« Ça me fait plaisir de vous voir, du fond du cœur. »

Parking de la zone commerciale de Tinqueux. Deuxième lieu de rencontre. Anthony, 21 ans, et Sara, 19 ans, sont assis devant l'enseigne lumineuse d'une chaîne de restauration familiale. Lui a la cheville énorme, gonflée, marbrée de bleu et de vert. On lui a roulé dessus lors d'une altercation. Il est passé aux urgences ce matin. À côté d'eux, une poussette d'enfant débordant de vêtements. Tout ce qu'ils possèdent. Il vit dans la précarité depuis ses 14 ans.

Laetitia se penche vers Anthony, lui conseille d'éviter de marcher et de surélever sa jambe. Amélie insiste pour qu'il retourne à l'hôpital. Il risque la phlébite, il aurait besoin d'une attelle et d'injections mais il n'a pas de couverture sociale. Il faut passer par le service social de l'établissement pour couvrir les frais. L’équipe va l’aider dans ses démarches. 

21h30. Le camion traverse la zone commerciale pour y trouver « monsieur L ». En chemin, Laetitia explique : « Monsieur L, c'est un ancien boulanger. » Comme pour signifier qu'il y a eu un avant. Puis la rue. À l'arrivée, tout le monde l'appelle Jérôme. Cela fait si longtemps qu'il vit dans sa voiture que plus personne ne sait dire depuis quand. Il connaît bien les maraudeurs. « Tu vas discuter un peu avec nous, ce soir ? », lance Laetitia. « Non, je n'ai pas le temps, j'ai rien à faire ! », répond-il en riant.

Ce soir, exceptionnellement, Jérôme a obtenu une place à l'hôtel. Il fait froid, humide. Il ne dormira pas dans sa voiture, celle dont on a cassé les vitres à l'automne. Un garagiste juste à côté l'a dépanné, fixant des bâches sur chaque fenêtre. Maxime lui tend une soupe aux champignons et un café bien chaud. Jérôme est fatigué, les larmes aux yeux. « Ça me fait plaisir de vous voir, du fond du cœur. Il y a des personnes de la Croix-Rouge, elles sont là » dit-il, la main sur le cœur.

Au volant, Laetitia est pensive. « Il a beaucoup maigri », fait-elle remarquer à l’équipe, inquiète. « Certains ont une fragilité psychologique. Leur équilibre tient à peu de choses. » Sa pensée glisse vers ce jeune, décédé il y a quelques semaines. Il avait fini par retrouver un logement, mais trop happé par la rue, il a sombré. Elle le croisait souvent place d'Erlon, s'arrêtait pour discuter avec lui en allant au travail.

« Sortir quelqu'un de la rue, ça prend des mois »

Le camion file vers Châtillons, à l'autre bout de la ville. C’est le dernier rendez-vous du soir. Cette fois, l'habitacle est silencieux. Au volant, Laetitia reprend doucement : « Il ne faudrait pas grand-chose pour que certains acceptent l'accompagnement pour s’en sortir. Quand on en revoit qui se sont stabilisés, pour nous c'est que du bonheur. » Amélie embraye : « Sortir quelqu'un de la rue, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Ça prend des semaines, parfois des mois. La situation administrative complique souvent les choses. On a un public avec beaucoup de carences. » Elle marque une pause. « Mais parfois, juste le fait de venir, de discuter, de les faire rire, rien que ça, on a gagné quelque chose. »

* Certains prénoms ont été modifiés

Photos Christophe Hargoues / Texte : Magali Senanne

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