«On a réussi !» Une mère retrouve sa fille grâce à notre mission de Rétablissement des liens familiaux
Publié le 9 mars 2026
C’est l’heure des grands départs. Mais à l’aéroport d’Orly ce matin, le terminal 4 paraît étonnamment calme. Une lumière dorée balaie le tohu-bohu des valises et son habituel cortège de voyageurs. De ces humains en transit, nul ne peut présumer les joies, les peines. Une vie est pourtant sur le point de basculer. Fanta a le visage doux, l’air fatigué. Elle parle peu, visiblement tendue : «À chaque fois que les portes s’ouvrent, je sens mon cœur exploser». Accoudée à la barrière, elle guette l’arrivée de sa fille, Amara, dont elle a été séparée à 6000 km de là. Ces retrouvailles, elle les attend depuis 8 ans.
D’autres cœurs semblent tambouriner à ses côtés. Celui de son compagnon, Moussa*, de leurs trois petites filles âgées de 4 ans à 8 mois, et de Charlotte qui aujourd’hui fait un peu partie de la famille. «Fébrile, impatiente, excitée, contente, satisfaite, soulagée…»Les mots lui manquent pour décrire son état. Charlotte est l’une des deux juristes en charge des réunifications familiales au sein de notre mission RLF. Depuis 3 ans, elle s’acharne à réunir cette famille. 3 années de luttes administratives, ponctuées de hauts, de bas, d’espoirs et de désillusions. 3 années de labeur, pour qu’un jour, mère et fille puissent se serrer dans les bras. Ce jour est enfin arrivé. Sur les écrans du terminal 4, la confirmation est tombée : l’avion d’Amara a atterri. Elle est là, tout près, quelque part derrière ces portes opaques, mais les minutes défilent, et l’adolescente n'apparaît pas. Une heure passe, une éternité. «Tant qu’elle n’est pas là, devant nous, on n’y croit pas», précise Candice, coordinatrice du programme réunifications familiales. «Cette nuit encore on attendait que la collègue du bureau du Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés qui accompagnait Amara à l’aéroport de Bamako, où vivait la petite, nous confirme qu’elle a bien embarqué. Nous n’étions pas sûres que les autorités maliennes la laissent partir. On vit les choses au présent. Un obstacle en chasse un autre.»
Survivre pour se retrouver
Des obstacles, ce dossier n’en a pas manqué. Il faut dire que Fanta porte avec elle de très lourds bagages. Une vie de violences et de persécutions qu’elle a fuies en même temps que sa terre natale, la Guinée, en 2018. Menacée, terrorisée, elle confie sa fille a une amie et prend la route de l’exil. Mali, Algérie, Maroc, Espagne, puis la France en 2020. Elle ne perd jamais le lien avec Amara, jusqu’à ce jour où son téléphone disparaît avec son répertoire. Elle lance une demande de recherche. Il lui faut quelques mois pour retrouver la trace de son amie. Fanta apprend que sa fille a été confiée à une autre, parvient à reprendre contact. C’est là qu’elle sollicite notre aide. Elle lance une demande de recherche, peu de temps après avoir obtenu le statut de réfugiée.
Une vie en apnée passée à craindre le pire ou continuer à espérer. L’avenir de Fanta et de sa fille est réduit à d’indispensables bouts de papiers, rythmée par les requêtes, les refus, les recours et les humiliations. Les imprévus aussi, quand, quelques jours avant les tant attendues retrouvailles, le laisser-passer et le visa d’Amara partent en fumée. Un incendie s’est déclaré à Bamako, dans les locaux de l’association Avocats sans frontières qui conservait les précieux documents. «Ça, c'était l’obstacle de trop» confie Charlotte. «Fanta, jusque-là si résiliente, était totalement abattue.» Et à Moussa, d’ajouter : «Ça a été très difficile, mais c’est la finalité qui compte, peu importe le trajet. On attend ce moment depuis si longtemps, c’est un grand bonheur, c’est à ça qu’il faut penser maintenant. Charlotte nous a aidés jusqu’au bout. Je ne la remercierai jamais assez pour tout ce qu’elle a fait pour nous.»
Pour accueillir celle qui deviendra sa fille, Moussa a mis un costume, les petites sœurs leurs habits et coiffures des grands jours. Dans le hall des arrivées, toute la famille garde le sourire mais la tension est palpable. «On ne sait jamais comment vont se passer les retrouvailles, certaines personnes sont très pudiques, d’autres crient, chantent, dansent, font des malaises», anticipe Candice.
Une grande chaîne de solidarité
Quand Amara finira-t-elle par arriver ? Charlotte reçoit des nouvelles du membre de l’équipage accompagnant la jeune fille. Amara a été retenue à la police aux frontières. Elle ne devrait plus tarder. Il envoie une photo pour rassurer la maman. Venue d’un inconnu, cette petite mais délicate attention, rappelle toutes les mains tendues au fil de ce sinueux parcours. Celle d’Asceline, également présente à l'aéroport, a été déterminante. La jeune femme travaille au HCR France, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Sans son intervention, et celle de ses collègues à Bamako, difficile de savoir si Amara aurait obtenu son laissez-passer et l’autorisation de sortie du territoire malien qui lui a permis de s’envoler vers Paris. Les équipes d’Avocats sans frontières, présentes aux côtés d’ Amara au Mali, lui ont également permis d’être hébergée, soignée, suivie psychologiquement. Une avocate française, Me Alix Ottou, a également travaillé main dans la main avec nos équipes du RLF. «Beaucoup de monde s’est coordonné pour rendre ces retrouvailles possibles. Nous sommes les maillons d’une grande chaîne de solidarité», sourit Charlotte. Une manière de redonner un peu d’humanité à un parcours qui en a cruellement manqué.
«Elle est là ! » En ligne avec l’accompagnateur, Charlotte exulte : «Oui ! Oui ! on est juste derrière les portes battantes, vous ne pouvez pas nous louper !» Suspendu aux lèvres de la juriste, tout le monde retient son souffle. Le temps s’arrête, quand la frêle silhouette de la jeune fille apparaît. D’abord le silence. Puis les larmes, comme un «ouf» de soulagement. Des effusions partagées par tous ceux qui assistent à la scène. «On a réussi ! Fanta, on a réussi ! C’est bien votre fille, c’est bien elle ah ah ah !» La mère et la fille, très émues, semblent sonnées, mais Charlotte a la joie contagieuse.
“Grâce à vous, le cauchemar est terminé”
L’émotion est vive, Fanta tangue. Deux secouristes bénévoles la prennent en charge. Sa tension fluctue, mais plus de peur que de mal. Amara fait connaissance avec ses petites sœurs, visiblement enchantées. Elle reste silencieuse, mais semble soulagée. Pourtant éprouvée par son malaise, sa mère tient à remercier Charlotte et toute l’équipe qui s’est tant battue pour rendre ces retrouvailles possibles. «Merci, merci, merci, je suis très contente. Ma fille, j’en rêvais toutes les nuits. Grâce à vous, aujourd'hui, le cauchemar est terminé.»
Une page se tourne mais un nouveau chapitre reste à écrire pour cette famille, car une si longue séparation laisse des traces. Il va désormais falloir apprendre à vivre ensemble, retrouver l'harmonie. Accès aux droits, scolarisation d’Amara, relais avec les associations communales… L’accompagnement Croix-Rouge se poursuivra à Béziers, où vivent Fanta, Moussa et leurs filles.
Sur les 80 dossiers environ suivis chaque année par le RLF, une quinzaine se solderont, comme aujourd’hui par une réunification familiale. C’est aussi ça, préserver la dignité humaine. Considérer que nul ne devrait être séparé des siens. Que personne, en pensant à celles et ceux qui lui sont chers, ne soit jamais hanté par cette question : que sont-ils devenus ?
*Pour des raisons de confidentialité, les prénoms ont été modifiés