La semaine dernière, deux cent personnes venues de toute l’Ile-de-France, des familles accompagnées par nos centres d’hébergement d’urgence, et des enfants et jeunes accompagnés par nos centres, relais parentaux, et maisons d’enfants ont pu passer une journée à Disneyland Paris. Reportage avec un petit groupe parti de notre centre de Brie-Comte-Robert, en Seine-et-Marne.

Ce matin, Sara a habillé ses deux filles de la même façon : pantalon rose en bas, pull blanc Lilo et Stitch en haut. La mère a suivi : son chemisier rayé reprend les mêmes couleurs. À côté d'elle, Karima et Lyna posent maintenant les doigts en V. Derrière elles, même le château Disney est assorti.

L'une blonde, l'autre brune, sac à dos sur les épaules et téléphone en bandoulière, Chloé et Nastasia comptent les enfants du regard. « On a pris deux bus Croix-Rouge, avec un siège enfant pour la plus petite, et hop, on est partis », racontent nos deux éducatrices. À bord, trois familles du centre d'hébergement d'urgence de Brie-Comte-Robert, en Seine-et-Marne. « On a essayé de privilégier celles qui ne sortent pas beaucoup », détaille Nastasia. Sara, par exemple. Elle a un autre enfant en bas âge. Avec son mari, ils sont cinq. « Ça fait beaucoup pour s'offrir des sorties. » 

« C'était trop trop bien »

Aaliwaya a laissé son fils Abduraman monter devant. Elle hésite, le pistolet en plastique sur ses genoux. Deux par deux dans un wagon, il faut tirer sur des lettres lumineuses dans un décor de Buzz l'Éclair. D'une main elle l'attrape, vise, rate. Ses épaules tressautent. Devant elle, les enfants dégomment les cibles à tour de bras. L'euphorie monte d'un cran. Aaliwaya se met à tirer partout, pointe le jouet sur Nastasia : « piou piou ! » Elles éclatent de rire. « C'était trop trop bien », lance Aaliwaya, essoufflée. Dehors, devant les écrans Disney, les familles marquent une pause. Elles lèvent la tête, scrutent, se cherchent parmi les photos qui défilent. Bouches ouvertes, yeux plissés, bras tendus : trouvées. « Regarde nos têtes ! » Les mères se chambrent à coups de coude.

« Aujourd'hui, on est à l'intérieur »

Sur l'aire de pique-nique, les mères déballent les sandwichs préparés la veille. Le bruit des froissements de papier d'aluminium remplit les tables. Devant elles, une boîte de sablés Alice au pays des merveilles est posée. « C'est un cadeau de Disney. On est gâtés aujourd'hui », glisse Chloé.

Solange pose son sandwich : « Quand on m'a proposé une journée comme celle-ci, je n'ai pas hésité une seconde. C'est une opportunité. » Depuis janvier, elle vit avec ses deux enfants dans notre  centre d'hébergement d'urgence en Seine-et-Marne. Le 115 l'y a envoyée. Depuis, elle attend un logement plus stable. Comme Sara et Aaliwaya, et tant d'autres. Certaines, depuis des années. Solange avait fini par trouver un travail. Et puis les bus, toujours en retard. Au bout de quelques mois, elle l'a perdu. Sa voix se serre. Depuis, elle cherche. Alors les sorties en famille, elle ne s’autorise même pas à en rêver..

« En plus, c'est les vacances. Une journée comme ça, ça nous permet de sortir, de voir du monde. Sinon, on reste enfermés toute la journée. » Ce n'est pas sa première fois à Disney, dit-elle. « On était déjà venus jusqu'au parc, juste pour regarder de l'extérieur et prendre quelques photos. Aujourd'hui, c'est différent. On est à l'intérieur. On peut vraiment en profiter. »

« La tête à l'envers »

Dans la Maison des poupées, le bateau glisse lentement. Au-dessus, des marionnettes d'enfants en costumes du monde entier dansent sur l'air d'It's a Small World. Cette mélodie qu'on reconnaît sans pouvoir la nommer. Mickael, 6 ans, lève le menton et la chantonne. Il pointe du doigt les cerfs-volants qui tournent en rythme au plafond. Solange, sa mère, acquiesce. Devant, Karima, 8 ans, prend des poses les doigts en cœur. Sara prend sa fille en photo. On veut emporter tous quelque chose.

« Ça tombe à point nommé »

À l'entrée du second parc, le hall World Premiere évoque une avant-première de film : tapis rouge, lumières et affiches géantes. Les mères sortent les téléphones. Les enfants prennent la pose devant Toy Story et la Reine des Neiges. Au milieu des décors hollywoodiens, le groupe peaufine sa stratégie. On forme une équipe pour les attractions « la tête à l'envers ». Devant le RC Racer, les visages se crispent. Face à eux, une voiture vert pomme. Elle monte, redescend, repart en sens inverse sur un half-pipe orange. Cette fois, c'est Aaliwaya qu'on charrie : « Tu ne viens pas ? » Elle fait mine de fuir : « Non, non, non ! » Le bolide s'élance. En bas, Solange, Aaliwaya, Lyna et Mickael font des coucous.

Mains dans les poches de sa polaire Croix-Rouge et lunettes de soleil sur le nez, Chloé observe la petite troupe qui avance. « Ça tombe à point nommé, cette journée. » Son travail est prenant. Pouvoir passer du temps comme ça avec les familles, les voir évoluer en dehors du centre, c'est une chance.

« C'était une belle journée », souffle Sara plus loin. La parade démarre dans dix minutes. Les mères prennent les enfants par la main. Les pas se pressent. Au tournant, le groupe disparaît.

Texte : Magali Sennane

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