En Ariège, nos bénévoles, accompagnés d’une éducatrice spécialisée, partent sur les routes quatre jours par semaine, à la rencontre des plus fragiles, happés par la rue. Objectif premier : tisser, maintenir un lien… Une présence vigilante qui se prolonge chaque matin à l’accueil de jour, niché au cœur de Foix. Un lieu ressource où chacun peut se poser pour envisager la journée et parfois un peu plus.

Leurs gestes sont précis. Rapides. En deux temps trois mouvements, les maraudeurs ont refait le plein et chargé leur camion en eau chaude, soupes, duvets, kits d’hygiène. Ils sont prêts à arpenter les rues de Foix après une première halte à Tarascon-sur-Ariège. A la manœuvre en cette fin d’après-midi, Gérard, sa femme Joëlle, et Elsa, tous trois bénévoles, accompagnés d’Emeline, éducatrice spécialisée.

Quatre après-midis par semaine, la salariée quitte en effet son bureau à l’accueil de jour pour endosser la veste rouge et sable et sillonner les routes de l’Ariège avec les bénévoles des différentes unités locales. Pamiers le lundi, le Pays d’Olmes le mardi, Saint-Girons le mercredi, Tarascon et Foix le jeudi. Les maraudeurs sont habitués au bitume comme aux chemins parfois plus escarpés de ce département très rural, l’un des plus pauvres de France. Objectif : tenter de n’oublier personne, "même si l’on sait que l’on ne parvient pas à toucher certains territoires très reculés", précise Emeline.

“Les gens taisent leur détresse dans cette presque campagne”

"Tout à l’heure, à Tarascon, on a vu dix personnes. Des travailleurs pauvres, quelques personnes âgées isolées vivant dans des habitats mangés par le froid. Les gens taisent leur détresse et dans cette presque campagne, ils vivent isolés. Mais il y avait Olivier*, qui nous attendait. Alison qui a souri en nous voyant. Alors, pas question de louper ce rendez-vous !”, confie Joëlle.

Au premier stop des maraudeurs, sur une place du centre-ville de Foix, d’autres visages émergent, surgissant d’un porche où s’entassent leurs maigres biens - un sac à dos, un duvet parfois, une bouteille, une guitare... Les aboiements de leurs compagnons à quatre pattes accompagnent leurs "bonjour", et le flot de paroles qui parfois s’ensuit. D’autres sont plus taiseux. Visage juvénile et silhouette dégingandée, Jean salue l’équipe, mais ce soir, il ne veut rien. Colère, fatigue… Il y a encore quelques mois, le jeune homme dormait au bord de la rivière Ariège. Il sortait de prison et n’avait plus rien. "Vraiment rien de rien". Aujourd’hui, il est en travail d’intérêt général, rêve de quatre murs pour recevoir son petit garçon. Alors Joëlle lui a gardé, à l’unité locale, "des vêtements, un matelas et quelques jouets pour son fils". A l’arrière du camion, Guy et son frère Christian réchauffent leurs mains autour d’un café. "Un gobelet bien rempli facilite la rencontre, que l’on vive à la rue ou pas. Et ces rencontres, ces liens tissés, même fragiles… on est là pour ça", souffle Gérard.

A l’arrêt suivant, Greg et Georges attendent eux-aussi de pied ferme le camion siglé d’une croix rouge. Une paire de chaussettes ? “Pourquoi pas ?”, répond Greg, 61 ans. Le premier vit dans sa voiture, le second dans une maisonnette. Très vite, les deux amis s’esquivent, non sans avoir lancé à Emeline un grand "A demain, à l’accueil de jour !"

Nos maraudeurs rencontrent le même succès quelques kilomètres plus loin auprès de Joëlle et Kevin, qui bénéficient ce soir d’un hébergement dans un hôtel de la ville où le 115 a, cet hiver, quatre places seulement contre huit l’an dernier. Joëlle, qui vit habituellement dans sa voiture et a toujours refusé d’envisager d’intégrer un centre d’hébergement d’urgence, s’est laissée convaincre. Quelques nuits à l’abri. Pour lutter contre le froid, la fatigue… confie-t-elle à Emelyne. "Emelyne, c’est notre lien sous la main. Elle connaît tous les dispositifs d’aide sociale et sait dire des choses qu’on ne sait pas dire", note Joëlle. Le regard des bénévoles et de l’éducatrice spécialisée peuvent bien diverger parfois, "la mixité des approches est un atout précieux". 

Pour ses collègues salariées de l’accueil de jour, la casquette de maraudeuse d’Emelyne est tout aussi précieuse. C’est “notre vigie de ce qui se vit à la rue. Car tous ne fréquentent pas l’accueil de jour”, souligne Cindy, la coordinatrice du lieu (créé en 2004 et géré par la Croix-Rouge française depuis 2016) et des deux pensions de famille de l’association sur le département - l’une à Foix, l’autre à Lavelanet.  Emelyne nous renseigne sur "le réel état de forme des uns et des autres, car la maraude c’est une autre temporalité et donc, souvent, d’autres façons d’être. Elle fait le lien entre vécus de soirée et de journée, pour nous et pour les maraudeurs bénévoles." A l’inverse, "nous aussi, salariées de l’accueil de jour, orientons parfois les personnes vers la maraude en fonction de leurs besoins.” Suivre les parcours de vie, chercher des solutions à court ou long terme, c’est tout l’intérêt de cette organisation basée sur ces passerelles entre les deux dispositifs. 

"L’accueil de jour, c’est mon lieu-repère, ma boussole”

Au lendemain de la maraude, l’obscurité de la nuit à peine déchirée, Greg est déjà là, posté comme promis à l’entrée de l’accueil de jour. Un gobelet de café à la main, un œil sur ses chiens, une Husky au regard sage et un molosse tenu solidement en laisse. De sa vie aventureuse, le quarantenaire ne dit rien, ou presque. Un fils de 22 ans en Belgique, d’où il est originaire, la route taillée depuis un moment. Jusqu’en Ariège où il a atterri un peu par hasard. Greg "ne demande rien. Mais il est là tous les matins depuis près de cinq ans", souffle Stéphanie, agent d’accueil, depuis le comptoir où elle sert café sur café.

Hommes et femmes affluent, qui pour se réchauffer, qui pour un café, qui pour une douche, une machine de linge, ou une parole. A l’extérieur, Manon retrouve son chéri, Greg. Elle bénéficie d’un hébergement d’urgence à Pamiers et vient tous les matins. Dépression, fêtes, drogues, petits boulots d’infortune… elle s’est "perdue", avant d’atterrir en Ariège au sortir d’une hospitalisation en psychiatrie. Aujourd’hui, elle "ne touche plus à rien", et  voudrait remonter la pente et retrouver son petit garçon de 4 ans, hébergé chez une de ses sœurs. Pour ça, "l’accueil de jour c’est mon lieu-repère, ma boussole. Car toutes celles qui travaillent ici ont un sourire pour nous. Et surtout, elles m’accompagnent pour ma domiciliation. Et qui sait, demain, pour un hébergement plus stable ?". 

Offrir aux plus fragiles, en situation de détresse sociale, un lieu où se poser, se reposer. Et "l’accès à des besoins de première nécessité -  hygiène, alimentation, soins, logement… Orienter, et accompagner chacun dans l’accès à ces droits fondamentaux, par le droit commun", oui c’est ça, l’accueil de jour, commente Cindy, la coordinatrice.

“Le travail du lien”

L’équipe des lieux, ouverts du lundi au vendredi, compte six femmes, travailleuses sociales et agents d’accueil multipliant les projets comme autant de points d’accroche permettant de faire émerger un regard, une envie, une demande. L’atelier-cuisine, supervisé par Jelena, permet d’offrir une collation améliorée le midi. Ce sont les personnes accueillies elles-mêmes qui mettent la main à la pâte. Ou encore le projet "compagnon en confiance", lancé en 2025, facilite quant à lui, grâce aux partenariats noués avec vétérinaires et pensions canines, l’accès aux soins hospitaliers de ceux qui jusque-là refusaient, par crainte de laisser seuls leurs compagnons à quatre pattes. 

L’accueil de jour, c’est "le travail du lien", opine Véronique, l’une des salariées. Et cela ne peut se faire sans partenariats, insiste-t-elle. Le premier d’entre eux, c’est Freddy, infirmier de l'Équipe mobile psychiatrie précarité (EMPP) et de la Permanence d’accès aux soins (Pass) du centre hospitalier Ariège Couserans. Le bureau du soignant est connu de tous. On y vient pour une vilaine coupure ou des doigts mangés par les engelures. Parfois pour des soins au long cours.  

Accompagner demande du temps, beaucoup de temps. De la confiance aussi - complexe à accorder quand on a vécu de nombreuses ruptures - qui se noue souvent autour de choses simples. Son rapport de maraude bouclé, Emeline, venue saluer quelques têtes connues sur le parvis de l’accueil de jour, le sait. Apaiser Thomas en décodant pour lui un courrier de la Caisse primaire d’assurance maladie au jargon obscur. Entendre l’alerte de Joëlle : la tempête a soufflé, emportant la tente de Cédric et noyant toutes ses affaires… La veille sociale est faite de l’attention à tous ces détails émaillant le quotidien des plus fragiles. “Il faut savoir jongler avec les demandes qui viennent, comme avec celles qui ne viennent pas”, souligne Véronique. Avec la distance mise par Laetitia, venue comme chaque semaine laver son linge, et qui reste cloîtrée dans la buanderie. Entendre que c’est ainsi que la jeune femme se protège sans doute. Mais il y a aussi les petites victoires, de celles qui amènent un large sourire sur le visage de l’équipe sociale. Comme avec Kevin, hébergé en ce moment à l’hôtel, mais dont le dossier vient d’être accepté par la pension de famille Croix-Rouge de Foix. "Il est bien ce petit. Il va tenir, j’en suis sûre", souffle Véronique.

* Certains prénoms ont été modifiés

Texte : Elma Haro / Crédit photos: Marie Magnin

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