Depuis près de dix ans, salariés et bénévoles de l’Accueil santé social (AcSS) de notre délégation territoriale des Deux-Sèvres aident les plus fragiles à retrouver le chemin de l'accès au droit à la santé. Mêlant présence fixe, à Niort, et itinérance dans le département, le dispositif tire une bonne partie de sa force des partenariats noués, au fil des années, sur le territoire.

Ce matin, la première à être accueillie à l’antenne locale niortaise, c'est Marie*, initialement venue récupérer un colis alimentaire mais dont la vilaine plaie au doigt a alerté les bénévoles. Ces derniers l’ont encouragée à voir Alain Puthon, le médecin déjà présent sur place, sans rendez-vous. "Si le médecin a cinq minutes, vous ne voulez pas passer le voir ?". Marie a opiné. 

Désinfection, pansement, prescription d'un antiseptique... En quelques minutes, le risque d'infection est évacué. "Maintenant, vous savez qu'on est là. Si besoin, je consulte tous les mercredis et vendredis matins", glisse le généraliste retraité, et président de la délégation territoriale, laissant filer Marie pour accueillir ceux qui attendent sagement leur tour dans le couloir jouxtant son cabinet. 

Téléphone à la main, une appli de traduction ouverte pour "expliquer au docteur son mal de dos", Vadim entre. Ses analyses sanguines et urinaires ont beau être normales, il se plaint néanmoins d’une douleur lombaire persistante à droite. Compte tenu de ses antécédents urinaires, Alain Puthon prescrit une échographie rénale au travailleur du bâtiment, un peu déboussolé mais rassuré d'avoir trouvé quelqu'un à qui parler. Quelques instants plus tard, c’est au tour de Ben, 40 ans, originaire du Nigeria, venu accompagné d'un des travailleurs sociaux du Centre d’accueil pour demandeurs d’asile où il est hébergé. Il se plaint d’un mal au dos et de démangeaisons au niveau de la nuque. Au jeune homme, dont la colonne vertébrale semble un peu déformée, le médecin prescrit traitement anti-inflammatoire et radio. "Ce traitement, vous le prenez bien au milieu des repas", insiste-t-il jusqu'à être sûr d'être compris. Et pour les démangeaisons, ce sera une crème antibiotique. Ben remercie, mais s'inquiète, les yeux baissés : "C'est cher tout ça ?". Rassuré par le praticien qui lui explique qu'il a une couverture sociale et que tout est donc pris en charge par l'assurance maladie, il repart tout sourire. Laissant débouler Ahmed, quatre ans, dont la maman s'inquiète du manque d’appétit depuis deux jours. Puis Marion, venue pour un renouvellement de traitement contre l'anxiété mais chez qui Alain détecte vite, au cours de l’examen, une bronchite chronique et surinfectée...  

Un dispositif hybride 

Travailleurs pauvres,  personnes migrantes, sans domicile fixe, jeunes en rupture familiale ou personnes âgées isolées parfois… Voilà neuf ans que l'ancien médecin de campagne soigne  "ceux que l'on ne voit pas, ceux qui ne font pas de bruit".

Depuis 2016, pour accompagner au mieux ces personnes fragiles vivant parfois à des kilomètres du chef-lieu des Deux-Sèvres, l'AcSS s'est équipé d'un camion santé qui sillonne le département à la rencontre de tous ceux pouvant avoir oublié qu'ils avaient droit à la santé. “Les freins à l’accès aux soins sont en effet pluriels : financiers, psychologiques, administratifs, géographiques aussi. Or, dans ce département très rural, le manque de médecins est marqué. Les délais pour obtenir un rendez-vous ne cessent de s’allonger. On manque de généralistes, mais aussi de dentistes, de dermatos, de psychiatres... Résultat : beaucoup  de personnes ne se soignent pas. Parce qu'il leur est difficile de se déplacer. Parce que leur priorité c'est de s’alimenter, de trouver ou de garder un toit sur la tête. La santé, ce n’est souvent pas leur préoccupation première", pointe Alain.

Dix ans plus tard, si les visages de l'AcSS ont parfois changé, ceux qui l'incarnent sont plus que jamais sur le pont. Car les besoins sont toujours aussi criants. "La pauvreté est même en hausse, éloignant chaque jour davantage les personnes les plus précaires du soin. Et c'est un cercle vicieux, car le renoncement aux soins fragilise, renforce l'exclusion", enrage le médecin.

Dominique, infirmière de formation actuellement médiatrice en santé, et sa collègue Camille, technicienne en intervention sociale et familiale (en congés maternité ces temps-ci), toutes deux salariées du dispositif, sont ainsi présentes tous les lundis et mardis sur l'antenne niortaise. Le vendredi, Dominique écume les centres socio-culturels de l'agglomération pour amener la santé dans ces espaces d'animation et d'insertion sociale. Et les mercredis et jeudis, toutes deux font plus d'une heure de route pour poser le camion santé de l'AcSS au pied de quartiers prioritaires de la ville, à Bressuire et à Thouars.         

"Avec nous, il y a Martine, infirmière de la Permanence d'accès aux soins de santé (Pass) et de l'équipe mobile psychiatrie précarité (EMPP) du centre hospitalier Nord-Deux-Sèvres", précise Dominique. Sa présence est cruciale car "retrouver le chemin de l’accès à la santé est une démarche parfois délicate. Il est donc essentiel de s'entourer de partenaires pour multiplier les portes d'entrée vers le soin".

Un maillage territorial, vecteur d'accès aux droits

Démêler une situation administrative complexe qui bloque l'accès aux soins, repérer une maladie grave avant qu'elle ne s'installe, orienter vers un spécialiste si nécessaire, apaiser une fièvre, entendre une douleur née d'un parcours migratoire traumatisant...  Si l'AcSS est un creuset pouvant permettre à chacun de renouer avec sa santé, "c'est bien grâce aux liens forts noués avec les différents acteurs de terrain", insiste la médiatrice en santé. 

A l'antenne de Niort, deux infirmières de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) du Niortais sont ainsi présentes une fois par mois pour proposer un dépistage du diabète et de l'hypertension. Le centre de lutte antituberculeuse intervient lui aussi très régulièrement. "Et nous sommes  en train de nous rapprocher de la PMI", ajoutent Marie-Laure, médecin généraliste retraitée et nouvelle bénévole, qui anime, une fois par semaine, un "point santé des femmes", et Marilène, ancienne dentiste, qui s'est formée pour mener des actions de prévention et de dépistage bucco-dentaire.

 Depuis octobre dernier, la CPAM y tient, elle aussi, une permanence régulière toutes les trois semaines. En ce mercredi de veille du printemps, alors qu'Alain Puthon consulte, Nisrine, conseillère de la mission accompagnement en santé de la Caisse niortaise, s'est ainsi posée dans un bureau voisin de celui du praticien. Elle rassure Mélanie, jeune maman, inquiète car son compagnon n'a toujours pas touché sa pension d'invalidité.Le renouvellement a été fait, cela ne devrait plus tarder.  Puis, elle se penche sur le dossier de Jean. Le jeune homme, qui vit en caravane, s'est posé chez un ami à Niort, et aurait besoin d'une prothèse dentaire. Mais il hésite, car il craint de ne pas être remboursé, ne sachant plus trop à qui envoyer sa feuille de soins. A la CPAM de Niort ou à celle de Dordogne, d'où il arrive ? 

Une oreille attentive, au pied des HLM

Et lorsque l'AcSS part sur les routes, c'est guidé par le même souci de cohérence. Les partenariats, la proximité, la régularité... sont des éléments clés pour proposer un accompagnement individuel adapté  à chacun", souligne Dominique, roulant vers Thouars, jeudi dès potron-minet.

La veille, la médiatrice santé et Martine, "sa collègue" infirmière, étaient à Bressuire dans un quartier prioritaire accueillant notamment une grosse communauté comorienne. Délivrance de "bordereaux Pass" permettant aux primo-arrivants d'avoir accès aux soins en attendant de bénéficier d'une couverture sociale, réalisation de soins infirmiers d'urgence, orientation, écoute des traumatismes douloureux de l'exil... Les deux professionnelles, très attendues, y voient chaque semaine "facilement 25 à 30 personnes en trois-quatre heures". Elles animent aussi une fois par mois, avec des sages-femmes  financées par la CPTS  des temps de sensibilisation santé pour les femmes du quartier.  

A Thouars aussi, les deux professionnelles sont attendues. En deux temps trois mouvements, Dominique est garée. Posée devant l'espace social flambant neuf du quartier des Capucins - Le Cap’. Animé par les médiateurs sociaux de la ville coordonnés par le CCAS, le lieu accueille une épicerie sociale, des permanences de la CAF et de la CPAM, ainsi qu’une pléiade d'ateliers - santé des femmes, gym douce, cours de français… À peine le temps de saluer tout le monde, que déjà, la file s'allonge devant le camion santé

Le premier à y grimper, c'est Ahmed, originaire du Sahara occidental, habitant du quartier depuis des années. Perdu dans les bulletins de paie que la Sécu lui demande, il est venu chercher “un peu d'aide administrative”.  Dominique et Martine font l'impossible pour démêler les choses.

Avec Aubin, 19 ans, qui a perdu sa carte vitale et se demande quelles sont les démarches à réaliser, l'affaire est vite réglée. Mais le cas de Jean et Jacqueline, 82 et 80 ans, donne à la médiatrice sociale et à l'infirmière plus de fil à retordre. Le couple est perdu. Tous deux ont eu besoin de soins dentaires et de lunettes mais rien ou presque ne leur a été remboursé. Pas de mutuelle? Si, ils en ont même deux. Mais il leur semble en avoir résilié une. Ou pas... IIs ne savent plus trop. Appels à la Sécu, aux mutuelles en question, il faut près de trois-quarts d'heure aux deux professionnelles pour commencer à démêler l'imbroglio. Expliquer ce qu'il en est au couple et lui donner rendez-vous la semaine suivante pour poursuivre l'accompagnement. 

Raymonde, 61 ans, qui patientait "pour dire bonjour", affiche un grand sourire lorsque Dominique et Martine rouvrent enfin la porte du camion. "Heureusement qu'elles sont là, vous savez ! Moi, la paperasse, je ne sais pas faire. Et le numérique, je n'y comprends rien. Elles m'ont sacrément aidée dans mes démarches santé. Mais Dominique et Martine, c'est aussi de l'écoute. Quand je n'allais pas bien, que je pensais en finir, elles étaient là... Comme Omar et Nathalie, du CCAS. A eux tous, ils m'ont portée. Et si j'ai un coup de mou, je sais qu'ils sont là. En bas de chez moi."

* Par souci de confidentialité, les prénoms des personnes accompagnées ont été modifiés.

Crédit photo : Guillaume Binet

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