Dr Younis Al-Khatib, président du Croissant-Rouge palestinien « Quand l’emblème ne protège plus »
Publié le 2 juillet 2026
Urgence Moyen-Orient
Depuis le début du conflit, vos équipes interviennent dans des conditions extrêmement dangereuses. Qu'est-ce qui vous saisit le plus aujourd'hui ?
Dr Younis Al-Khatib : Ce qui me frappe le plus, c'est la capacité de nos équipes à continuer malgré tout. Chaque matin, nos volontaires quittent leur domicile et leur famille en sachant qu'ils pourraient ne jamais revenir. Pourtant, ils continuent. Ils le font parce que leur famille vit ici, parce que leur communauté vit ici. Ils ne peuvent pas abandonner les leurs.
Beaucoup de vos secouristes ont été directement visés. L'emblème du Croissant-Rouge protège-t-il encore aujourd'hui ?
Dr Younis Al-Khatib : C'est l'une de nos plus grandes inquiétudes. Pendant longtemps, l'emblème représentait une protection, même s’il a aussi par le passé été mis à mal. Aujourd'hui, nous constatons trop souvent qu'il n'est plus respecté. Nous avons perdu des collègues alors qu'ils accomplissaient leur mission humanitaire. Nous essayons de protéger nos équipes avec des équipements adaptés, des protocoles de sécurité et des formations, mais cela ne suffit pas lorsque les règles du droit international humanitaire ne sont pas respectées.
Vous avez perdu 58 volontaires depuis le début du conflit. Comment une organisation peut-elle continuer à fonctionner après de telles pertes ?
Dr Younis Al-Khatib : C’est extrêmement difficile. Chaque victime est un collègue, un ami, un membre de notre famille humanitaire. Je pense souvent à ce jeune volontaire dont les derniers mots adressés à sa mère furent : "Pardon maman, je voulais simplement aider les gens." Malgré cette douleur, nos équipes continuent à travailler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. C'est un engagement extraordinaire.
Quels sont aujourd'hui les besoins les plus urgents de la population à Gaza et en Cisjordanie ?
Dr Younis Al-Khatib : A Gaza, la population manque de tout : nourriture, eau, électricité, médicaments et matériel médical. L'accès aux soins reste extrêmement compliqué. Plusieurs hôpitaux ont été détruits ou endommagés. Certaines zones ne disposent plus d'infrastructures médicales de proximité. En Cisjordanie, les conditions ne cessent de se dégrader alors que les restrictions de mouvement augmentent et rendent l’accès aux soins de santé difficile pour les populations. Les personnes vulnérables sont particulièrement touchées : les personnes handicapées, les malades atteints de cancer, les personnes âgées ou les enfants.
On parle souvent des blessures physiques. Qu'en est-il des traumatismes psychologiques ?
Dr Younis Al-Khatib : La santé mentale est devenue un enjeu majeur. Des milliers d'enfants font l'expérience de souffrances qu'aucun être humain ne devrait avoir à connaître. Nous développons des programmes de soutien psychosocial, mais les besoins sont immenses. Aider les populations à guérir de leurs traumatismes sera un défi qui dépassera largement la fin des combats.
Face à cette guerre, vous développez des projets innovants. Pourquoi est-ce important ?
Dr Younis Al-Khatib : Parce que nous devons continuer à nous adapter. Nous avons besoin d’innover, d’expérimenter de nouveaux dispositifs pour contourner les obstacles qui limitent, voire empêchent, l’accès à l’aide humanitaire. Nous avons notamment développé des unités médicales mobiles pour atteindre les populations isolées et vulnérables. A Gaza, nous reconstruisons aussi 2 hôpitaux Al-Quds* et Al Amal, ce qui est un énorme défi. Ces rénovations avancent au gré de la disponibilité des matériaux et des financements. Notre rôle n'est pas seulement de répondre à l'urgence ; il est aussi de préparer l'avenir.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la place de la jeunesse dans vos programmes ?
Dr Younis Al-Khatib : Elle représente l'espoir. Je suis moi-même surpris que nous ayons réussi à maintenir nos programmes jeunesse dans de telles conditions. Pourtant, les jeunes continuent à s'engager, à créer, à participer. Malgré tout ce qu'ils traversent, ils continuent à croire en l'avenir. Certains ont même composé des chansons.
Et quelle place occupent les femmes au sein du Croissant-Rouge palestinien ?
Les femmes sont l'une des forces vives du Croissant-Rouge palestinien, depuis sa création en 1968. Elles sont présentes à tous les niveaux de notre organisation et représentent aujourd'hui plus de la moitié de nos effectifs. Elles contribuent chaque jour à faire vivre notre mission humanitaire et à renforcer la résilience des communautés palestiniennes. Cette forte représentation témoigne de la volonté du Croissant-Rouge palestinien de promouvoir l'égalité des chances et le leadership féminin dans l'action humanitaire.
Le Croissant-Rouge palestinien est aujourd'hui l'une des rares structures encore pleinement opérationnelles sur le terrain. Comment expliquez-vous cette résilience ?
Dr Younis Al-Khatib : D'abord grâce à nos 9 200 volontaires. Ensuite, grâce au soutien de nos partenaires internationaux. Sans les Sociétés Croix-Rouge et Croissant-Rouge et sans l'ensemble du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous ne pourrions pas maintenir nos services. Cette solidarité est essentielle.
Que demandez-vous aujourd'hui à la communauté internationale ?
Dr Younis Al-Khatib : Nous demandons avant tout que les principes du droit international humanitaire soient respectés. Le droit international humanitaire existe pour protéger les civils et les travailleurs humanitaires. Personne ne devrait être au-dessus de la loi. Ceux qui violent ces principes doivent rendre des comptes. Sinon, nous risquons de vivre dans un monde où la loi du plus fort remplacera le droit.
Croyez-vous encore que les institutions internationales peuvent faire évoluer la situation ?
Dr Younis Al-Khatib : Oui, je conserve cet espoir. Les Nations unies, les gouvernements et les organisations internationales ont la responsabilité de préserver un ordre fondé sur des règles. Cela nécessite davantage de mécanismes de responsabilité et davantage de volonté politique. Sans cela, les violations continueront. J’ai d'ailleurs rencontré ici en France des représentants institutionnels, des ONG et des partenaires afin de témoigner de la situation humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, je continuerai de porter des messages en faveur de la protection des civils, des humanitaires et du respect du droit international humanitaire.
Quelles solutions imaginez-vous pour l’action humanitaire de demain ?
Dr Younis Al-Khatib : Nous devons réfléchir et agir collectivement. Les défis auxquels nous faisons face ne concernent pas uniquement la Palestine ; ils interrogent l’ensemble du système humanitaire international. Les acteurs humanitaires ont un rôle essentiel à jouer, mais ils ne pourront, à eux seuls, répondre à l’ampleur des besoins ni garantir les conditions nécessaires à l’acheminement de l’aide.
C’est pourquoi toutes les parties prenantes doivent prendre leurs responsabilités. Une réponse politique est indispensable pour assurer un accès humanitaire sûr, durable et sans entrave aux populations, ainsi que la protection des travailleurs humanitaires et du personnel médical. Si les travailleurs humanitaires ne sont plus protégés, si les emblèmes ne sont plus respectés, alors ce n’est pas seulement l’action humanitaire qui est menacée, ce sont les valeurs communes qui nous rassemblent, notre conception de la dignité humaine et les principes moraux sur lesquels reposent nos sociétés qui sont remis en question.
Quel message souhaitez-vous adresser pour conclure ?
Dr Younis Al-Khatib : Derrière les chiffres, il y a des êtres humains. Chaque personne a le droit à la dignité, à la sécurité, à la liberté d'expression et à l'autodétermination. Ces principes sont au fondement des droits de chaque être humain. La paix, la stabilité et la sécurité ne pourront être construites durablement sans le respect de ces principes fondamentaux.
*L'un des plus grands hôpitaux du territoire palestinien situé en plein coeur de Gaza
Comment la Croix-Rouge française soutient-elle les actions du Croissant-Rouge palestinien ?
Depuis 2022 nous appuyons différentes actions du Croissant-Rouge palestinien en Cisjordanie et à Gaza pour renforcer durablement le système de santé et les capacités de réponse aux urgences. Nous soutenons la formation des secouristes et des professionnels de santé, comme les infirmiers ou les sages-femmesDepuis le 7 octobre 2023, nous appuyons aussi les services médicaux d’urgence du Croissant-Rouge palestinien par le réapprovisionnement des ambulances, la maintenance des équipements, ou encore le prépositionnement de matériel médical. Nous sommes également engagés sur le volet logistique afin de sécuriser l’acheminement de l’aide. Face à l’ampleur de la crise humanitaire, nous contribuons par ailleurs à l’approvisionnement en médicaments et biens essentiels, tout en aidant les volontaires et le personnel mobilisés sur le terrain. Enfin, nous apportons un soutien financier aux familles de travailleurs humanitaires touchés par le conflit, affirmant ainsi notre solidarité envers celles et ceux qui risquent leur vie pour porter secours aux populations.