Entretien avec Jason Toa, Chargé de mission Protection Genre Inclusion à la Croix-Rouge du Vanuatu. À l’occasion du 8 mars - Journée internationale des droits des femmes : Jason occupe le poste de chargé PGI à la Croix-Rouge du Vanuatu, un rôle exigeant, qui lui permet chaque jour de mieux appréhender les réalités et les besoins des communautés.

D’après vos observations sur le terrain, comment les catastrophes affectent-elles les femmes et les autres groupes marginalisés ?

Je pense avoir identifié plusieurs points clés.

Le premier, ce sont les violences basées sur le genre, surtout pendant les cyclones et parfois lors des tremblements de terre et des éruptions volcaniques. Nous avons l'habitude de déplacer les victimes en lieu sûr, dans des centres d'évacuation. Certains faits de violences sexuelles y ont été constatés. Certaines informations n'ont pas été rapportées aux autorités, mais quand les officiers se sont rendus sur place, ils ont obtenu des informations de la part des membres de la communauté. Les victimes ont peur de signaler ces violences aux autorités. Par exemple, l'année dernière lors du séisme, plusieurs cas de violence conjugale ont été dénoncés en intervention. Des femmes cherchaient un peu d'argent pour acheter de la nourriture. Parfois, cela prenait trop de temps et quand le mari arrivait et voyait qu'il n'y avait pas de nourriture sur la table, il se mettait en colère et frappait sa femme. Les gens vivent parfois très proches les uns des autres. Si un problème survient, les voisins s'en rendent compte. Ce sont eux qui nous informent.

L'autre problème, c’est l’accès limité aux services d’hygiène et de santé. En particulier pour les femmes. Stigmatisées, elles ont peur de sortir. Il y a peu de magasins pour la gestion de l'hygiène menstruelle. La plupart des stocks dépendent de notre ville principale. Dans la province de Torba, qui est proche des îles Salomon, il faut parfois trois semaines pour recevoir du ravitaillement. D’autres obstacles nous freinent, comme les routes endommagées A défaut de route, les mères isolées par exemple doivent emprunter des sentiers dangereux et éloignés de leur communauté pour atteindre le centre de distribution. Elles peuvent être agressées.

La troisième difficulté, c’est la vulnérabilité économique en zone rurale. Les femmes n'ont pas d'emploi rémunéré pour subvenir aux besoins de leur propre famille et sont très impliquées dans les moyens de subsistance informels. Lors de catastrophes, elles subissent de grandes pertes de revenus. Elles supportent pourtant la charge du foyer. C’est leur travail à temps plein, ça fait partie de notre culture. Dans les situations de catastrophes, elles se trouvent en grande difficulté. Pour les aider, nous avons mis en place des ateliers depuis 2021. Il y a des femmes, des hommes aussi, car ce sont eux qui prennent les décisions. S’ils comprennent les enjeux, ils peuvent convaincre les autres hommes. Nous avons un comité communautaire sur le changement climatique, ils n'ont pas de représentantes spécifiques pour les femmes. Lors d'une catastrophe ou pendant les prises de décisions, leur point de vue est délaissé. Cela explique que leurs problèmes ne soient pas considérés.

Comment la PGI est-elle intégrée et mise en œuvre dans la préparation et la réponse aux catastrophes au sein de la Croix-Rouge du Vanuatu ?

Nous voulons d'abord renforcer les capacités de notre Société Nationale. Nous voulons que nos volontaires, notre personnel et les membres de notre conseil d'administration comprennent ce que signifie simplement la protection, le genre et l'inclusion, et pourquoi il est important pour la Croix-Rouge d'intégrer la PGI dans toutes les réponses aux catastrophes. Une directive a été appliquée le 20 février dernier. Nous insistons sur le code de conduite : nous devons traiter tout le monde de manière égale. Nous travaillons pour développer un module de formation.

Nous valorisons aussi l'engagement communautaire et la redevabilité. Nous insistons sur les mécanismes de retour d'expérience. Notre réponse doit être efficace. À la fin de la mission, quand nous avons terminé la distribution à la population affectée, il faut qu'elle en soit satisfaite. Nous travaillons étroitement avec le point focal communautaire de chaque île. Aussi, lors d'une urgence, les rapports ne sont pas toujours clairs sur les personnes à qui nous distribuons les articles. Nous nous assurons que les formulaires de distribution permettent d’identifier si le bénéficiaire est un homme ou une femme. Nous voulons que nos volontaires comprennent comment rédiger ces rapports car ce sont eux qui vont sur le terrain. Au niveau des ressources humaines, nous n'avons parfois qu’un seul employé par province.

Avec qui collaborez-vous pour rendre la réponse humanitaire plus inclusive ?

Nous essayons de nouer des liens avec des partenaires pour que, chaque fois que nous rencontrons une situation liée aux femmes que la Croix-Rouge n’est pas en capacité de gérer, nous puissions les orienter. Cette année, nous prévoyons de signer des protocoles d'accord avec des organisations de la société civile comme celles spécialisées dans le handicap. Nous travaillons avec le réseau du Centre des femmes du Vanuatu et le Department of women's affairs du gouvernement du Vanuatu.

Nous collaborons étroitement avec la PIROPS, dans le cadre du projet 3 Océans. Par exemple, ils nous ont aidés à développer notre manuel national sur la réduction des risques de catastrophes. Nous l'utilisons encore aujourd'hui, et ces ressources sont très précieuses. On le voit concrètement, ça fait la différence. Aussi, nous sommes très reconnaissants pour le soutien de l'équipe CRF qui a rendu possible notre participation à l'événement "Women Deliver" en Australie. C’est la première conférence de ce type dans la région Pacifique. J’aimerais construire de nouveaux partenariats, et ainsi acquérir d’autres outils pratiques.

Jason Toa, Chargé de mission Protection Genre Inclusion à la Croix-Rouge du Vanuatu

La publication de cet article est rendue possible grâce au projet #3Océans financé par l'AFD - Agence Française de Développement. Ce projet renforce la résilience des territoires des 3 bassins océaniques face aux catastrophes et aux crises sanitaires, en intégrant les défis du changement climatique et des inégalités de genre dans toutes ses actions.

Partenaires de mise en œuvre du projet 3 océans

40 entités partenaires : institutions locales, nationales et régionales, acteurs académiques et scientifiques, OSC, Sécurité Civile, Etat-Major, agences régionales de santé, etc.

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