Entretien avec Vanessa Coeffe, Responsable PGI au PIROI Center. L’océan Indien est l’une des régions du monde les plus exposées aux aléas climatiques et aux crises sanitaires. Pourtant, l’impact de ces catastrophes n’est jamais neutre : il est le miroir des inégalités sociales et de genre préexistantes au sein des territoires. Entre disparités géographiques et normes sociales, le PIROI Center s'engage pour que l'aide humanitaire ne laisse personne de côté.

Pourquoi est-il encore nécessaire aujourd’hui de rappeler que les catastrophes n’affectent pas tout le monde de la même manière ?

Nous avons encore trop peu intégré que le changement climatique impacte les individus différemment. D’une part, les femmes sont plus souvent en situation de précarité : accès limité à l’éducation, emplois informels, revenus moindres. Elles ont donc moins de capacités financières pour se préparer.

D’autre part, elles ne sont pas systématiquement impliquées dans les décisions. Par exemple, si les femmes ne sont pas consultées lors de la rédaction des plans d’urgence, les mesures prises ne reflètent pas toujours leurs besoins spécifiques. Des réponses standards peuvent alors être appliquées sans une réelle prise en compte de leur réalité, mais aussi des personnes en situation de handicap ou de la communauté LGBTQIA+.

L’enjeu de la PGI est-il de consulter davantage les groupes marginalisés ?

La consultation est une première étape, mais elle doit être suivie d'actions concrètes. Parfois, les femmes sont consultées, mais leurs besoins ne sont pas intégrés car cela demande plus de ressources. Par exemple, garantir des kits d'hygiène menstruelle ou des espaces d'hébergement séparés et sécurisés lors d’une réponse d’urgence, implique un coût supplémentaire.

L'inclusion demande une volonté politique et des moyens associés. Une analyse menée à Madagascar et aux Comores en 2022 a montré que si les études permettent d'identifier les besoins, il est crucial que ces personnes soient ensuite en capacité de diriger les plans d'action et les dispositifs de collecte de réponses. L'objectif est de passer d'une logique de consultation à une logique de leadership des populations concernées.

Quelles sont les réalités sociales et structurelles qui freinent l'inclusion dans la zone Sud-Ouest de l’océan Indien ?

La région se caractérise par une grande diversité et des normes sociales puissantes qui influencent directement la résilience des populations. À Madagascar les disparités d’accès aux ressources varient énormément entre les zones rurales et urbaines, le nord ou le sud, c’est aussi le cas aux Comores, où l’on observe des inégalités entre les îles. 

Dans certains contextes, le poids des normes sociales et communautaires est particulièrement fort, ce qui peut freiner l’évolution des rôles de genre ou l’inclusion de certains groupes.

Les personnes en situation de handicap sont elles aussi encore largement invisibilisées. Les communautés LGBTQIA+ de leurs côtés peuvent faire face à des tabous importants, voire à des contraintes juridiques selon les pays. La PGI permet d’analyser ces rapports de pouvoir : qui participe aux décisions ? Qui est consulté ? Qui ne l’est pas, et pourquoi ?

Comment le PIROI Center accompagne-t-il cette dynamique sur le terrain ?

Il est aujourd’hui établi qu'une gestion des catastrophes efficace est indissociable d'une approche inclusive. Nous travaillons donc sur plusieurs leviers. D'abord, nous menons des analyses sur les cadres juridiques liés aux catastrophes dans la région océan Indien. L'objectif est de s'assurer que les lois intègrent les questions de genre et de violences basées sur le genre (VBG) afin que les financements soient alloués pour permettre la mise en place des actions sur le terrain.

En parallèle, nous renforçons les capacités des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à travers des formations transversales. La PGI n'est pas un sujet à part : elle est intégrée à la réponse aux épidémies, à la gestion des risques ou aux programmes d'eau et d'assainissement (WASH). Nous développons également une expertise pour travailler avec les associations locales de femmes et de jeunes, qui sont en première ligne et connaissent les barrières réelles de leurs communautés.

On présente souvent les groupes marginalisés comme "vulnérables". Est-ce une erreur de perspective ?

Il est essentiel de comprendre que c’est l’environnement dans lequel on évolue qui rend vulnérable. Une personne avec un handicap n'est vulnérable que lorsque les infrastructures et les normes sociétales ne sont pas adaptées. De la même façon, une femme est souvent rendue vulnérable par un système patriarcal qui ne lui donne pas suffisamment la parole et la possibilité d’agir.

La journée internationale des droits des femmes nous donne l’opportunité de rappeler que ces personnes doivent être reconnues comme des acteurs et actrices clés. Les femmes, par exemple, gèrent souvent les ressources vitales (eau, culture) et sont les plus expertes des impacts climatiques qu'elles subissent de plein fouet. Intégrer la PGI, c'est porter des « lunettes » qui permettent de voir 100% de la population. Une gestion des catastrophes efficace est, par définition, une gestion inclusive.

Vanessa Coeffe, Responsable PGI au PIROI Center

Cette action est rendue possible grâce au projet #3Océans financé par l'Agence Française de Développement (AFD), qui renforce la résilience des territoires face aux catastrophes en intégrant les défis des inégalités de genre.

Partenaires de mise en œuvre du projet 3 océans

40 entités partenaires : institutions locales, nationales et régionales, acteurs académiques et scientifiques, OSC, Sécurité Civile, Etat-Major, agences régionales de santé, etc.

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