Anticiper l'épidémie : quand la vigilance des communautés devient un bouclier contre le choléra
Publié le 4 mai 2026
Irina, médecin en santé publique, s’occupe de la prise en charge psychologique des personnes affectées par une crise au sein du Croissant-Rouge comorien depuis 2020. En février 2024, cette habitante de l’île de Grande-Comores se rend sur l’île d’Anjouan, l’épicentre de la flambée épidémique pour agir.
Osama, dentiste de formation et titulaire d’un master en santé publique et aide humanitaire, a rejoint la Croix-Rouge française en 2022 pour apporter son expertise au programme RIPOSTE , afin de renforcer la préparation et la réponse aux épidémies. En avril 2024, il est mobilisé comme chef d'Équipe de Réponse aux Urgences (ERU) sur l’île d’Anjouan afin de soutenir les efforts qu‘Irina et ses collègues du Croissant-Rouge comorien ont engagés durant les deux mois précédents. A ce moment crucial, la lutte contre la maladie passe par l’efficacité d’une solution : le système de surveillance à base communautaire (SBC). Ils nous expliquent.
Le système de surveillance à base communautaire (SBC) aux Comores pour faire face au choléra
La SBC, kézako ? Un système de surveillance à base communautaire permet d’assurer la détection précoce des cas de choléra et de diffuser des messages de sensibilisation auprès de la communauté afin d’accélérer la prise en charge et endiguer la propagation de l’épidémie. Les volontaires du Croissant-Rouge comorien et des Croix-Rouge partenaires, ainsi que des agents communautaires, se rendent dans les foyers afin de sensibiliser les habitants. Irina explique : “on leur posait des questions - quelqu’un souffre-t-il de diarrhées dans la maison ? Y a-t-il des toilettes dans le logement, du savon, de l’eau à disposition ? Comment s’assurent-ils que l’eau est potable ? - pour détecter les cas d’épidémie et les prendre en charge avant qu'ils ne se répandent.”
Au sein de ce dispositif, Irina s’occupe de superviser les formateurs des volontaires et agents communautaires dispersés dans toute l’île. Osama lui œuvre à cette période au niveau des Centres de Traitement du Choléra (CTC), des structures temporaires (souvent des tentes) installées au cœur de l’épidémie et entièrement dédiées à une seule mission : réhydrater massivement et isoler. “C’était la fin du Ramadan, la fête de l’Aïd allait avoir lieu” se souvient-il. “Trois ou quatre jours après notre arrivée à Anjouan, il y a eu une grosse flambée épidémique”. Les conditions ne sont alors pas toutes réunies pour faire efficacement face à cette situation tendue. En effet, le seul centre présent sur l’île et l’absence de dispositif de tri des malades à l’entrée ne permettent pas d’absorber l’afflux continu de patients. En outre, les familles des malades doivent apporter de la nourriture - souvent nettoyée et cuisinée avec de l’eau contaminée - car elle n’est pas fournie. Ces dysfonctionnements multiplient les risques de contamination, tout en créant de la méfiance parmi les populations. C’est dans ce contexte que l’équipe d’Osama, à son arrivée, se joint aux efforts du Croissant-Rouge comorien, des Croix-Rouge partenaires et des autorités sanitaires locales : “la première chose que nous avons faite, c’est créer une zone de triage, avec une seule entrée et une seule sortie. Le but, c’était d’avoir un flot de patient très clair, et d’éviter que les familles n’entrent en même temps que les malades.” Dans le même temps, une stratégie de décentralisation est mise en place pour désengorger ces centres de traitement du choléra : seuls les cas graves y sont transférés; les cas plus légers, eux, sont pris en charge dans des points de réhydratation médicalisés. En quelques semaines, sept points de réhydratation sont installés sur l’île par les équipes d’urgence. Sur chacun d’eux, deux infirmiers et deux volontaires sont présents pour accueillir les patients, prodiguer les soins, faire la collecte d’information pour le suivi des cas, et donner des conseils aux patients en matière d'hygiène et de santé.
Une prise en charge ralentie par des difficultés logistiques
Là encore, les équipes font face à de nouveaux défis. “Dans les points de réhydratation, nous n’avions pas toujours d’ambulances dédiées pour transférer les patients vers les centres d’isolement des CTC. Il est arrivé qu’on doive louer des bus pour emmener les patients ! Et parfois, il y avait des pénuries de carburant”, nous explique Irina. L’acheminement du matériel et des équipes soignantes est également complexe : avec le vent, les avions ne peuvent pas décoller. De toute façon, les avions sont trop petits et il n’était pas possible de faire passer tout le matériel par ce biais : le bateau est souvent l’unique solution”.
Sensibiliser la communauté et proposer une assistance psychologique aux personnes en détresse
A la gestion des défis logistiques s’ajoute un important travail de sensibilisation auprès de la population pour faciliter l’intervention des équipes.
“Dès qu’un cas de diarrhée se déclarait, les équipes de décontamination débarquaient au domicile du malade. Surprises, les familles refusaient souvent de laisser entrer l’équipe dans la maison. Elles avaient l’impression qu’on entrait dans leur intimité”. “Les gens pensaient que c’était une maladie honteuse. Je me rappelle d’un endroit où les habitants niaient souffrir de diarrhées”, nous confie Irina. Grâce aux formations qu’elle a reçues, elle a appris à “sensibiliser la population, identifier les personnes qui ont besoin d’assistance psychologique, écouter, mettre en lien et faire attention aux non-dits”. Après le passage des équipes chargées de la sensibilisation et de la communication des risques, 30 familles reconnaissent finalement être malades et sont référées aux services de santé adéquats. La collaboration entre ces équipes de sensibilisation et les chefs de village ou de quartier s’avère essentielle pour que ces opérations se déroulent sans heurts. Au déni s’ajoute parfois la désinformation : “Des rumeurs circulaient selon lesquelles les pastilles fournies pour décontaminer l’eau (Aquatabs®) étaient en fait la cause de l’épidémie ! Heureusement, en quelques jours, les autorités ont réussi à démasquer la personne à l’origine de cette rumeur et lui ont demandé de s’excuser publiquement et de rétablir la vérité sur les réseaux sociaux”, se souvient-elle.
Un exemple de gestion collaborative et efficace de l’épidémie
Grâce aux efforts et à la coordination de l’ensemble des acteurs impliqués dans la riposte, les cas de choléra diminuent sur l’île d’Anjouan. C’est la première fois qu’un système de surveillance des bases communautaires est mis en place aussi vite lors d’un déploiement de la Fédération de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. “Normalement, un tel processus prend plusieurs mois !” s’exclame Osama. “Mais avec cette situation d’urgence, et l’engagement du Croissant-Rouge comorien, tout le monde est monté à bord. Nous avons pu mettre à profit l'expertise de chacun, et cela s’est très bien passé”. Un autre paramètre clé dans le succès de la riposte ? “Le leadership du Croissant-Rouge comorien, la richesse de son expertise et la confiance que lui porte le ministère de la Santé ”. Il rappelle la nécessité de placer les acteurs locaux au centre des activités pour une réponse adaptée, pertinente et efficace. “Quand on arrive dans un déploiement en urgence, il faut avant tout être humble et à l’écoute des collègues locaux. Nous ne connaissons ni le pays, ni le contexte…”. Les équipiers d’urgence ont travaillé en binôme avec des membres du Croissant-Rouge comorien, alliant ainsi l’expérience de la santé publique en urgence avec l’expertise locale, la connaissance du contexte et la maîtrise des langues. Suite au départ des équipiers, les équipes du Croissant-Rouge comorien ont pu étendre le déploiement du système de SBC à l’île de la Grande Comores et à Mohéli. Constatant son efficacité, le ministère de la Santé a même souhaité élargir cette modalité d’engagement des communautés à d’autres maladies. “Quand on est en pleine épidémie, qu’on mène des activités communautaires en équipe, et qu’on voit de nos propres yeux les résultats escomptés se produire, cela procure une grande fierté”, sourit Irina avec émotion. “La plupart du temps, les réponses viennent des communautés : ce sont elles qui peuvent identifier les problématiques et les réponses qu’elles peuvent apporter”.
Intégrer la communauté pour qu’elle se sente actrice de sa santé est crucial dans la réponse à une épidémie, et c’est toute l’ambition de la SBC !
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