Des vies qui comptent : immersion au centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Dijon
Publié le 16 juin 2026
C’est un petit immeuble blanc, à quelques kilomètres du centre-ville. Notre centre d’accueil pour demandeurs d’asile dijonnais est avant tout un lieu de vie. Une centaine de personnes habitent ici dans des appartements - une ou deux pièces, une kitchenette, une salle de bain. Pas de colocation, chacun a son espace, “L’intimité, c’est important, on y tient”, souligne Sandrine, directrice du CADA et plus largement du pôle social de Dijon. Amel, cheffe de service, explique le fonctionnement : “Les CADA, ce sont des centres d'hébergement spécifiques qui accueillent des personnes en demande d'asile orientées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII)”. Son travail et celui des travailleurs sociaux qui composent l’équipe, consiste à accueillir, héberger et conseiller les personnes au quotidien, tout en suivant leur procédure administrative. Le but ? Être présents avec les personnes tout au long de leur parcours de demande d'asile. “L'asile est la protection accordée par un État à un étranger qui est ou risque d'être persécuté dans son pays”, rappelle le site du service public. Être protégé, l’objectif est dans toutes les têtes.
Outre le résultat des procédures et les statuts accordés, pour Amel, la protection commence dans le regard que l’on porte à l’autre : “Ces personnes ne sont pas uniquement des résidents ou des demandeurs d'asile”. Elles ont des parcours souvent complexes, difficiles. Elles ont des familles, des gens qui les aiment et qui pensent à elles. Elles ont des souvenirs d’enfance, des souvenirs d’ailleurs. Elles ont des compétences, des savoir-faire. Un métier, qui n’est souvent plus possible d’exercer une fois arrivé. “Je m'attache beaucoup à ce que les gens peuvent nous apporter aussi dans la vie du centre. Il y a de la valorisation de compétences, de la pair-aidance”, souligne Amel. Pour elle, comme pour Sandrine, une chose ressort nettement : si le sujet principal est l’asile, accueillir dignement celles et ceux qui en font la demande est tout aussi essentiel.
Être en sécurité, enfin
“Quand les personnes arrivent au CADA, il y a beaucoup de soulagement. Elles arrivent dans une structure avec un logement où elles peuvent se poser, un travailleur social les accompagne dans les procédures administratives et au quotidien en général. Mais il y a aussi beaucoup de fatigue liée à l’attente de la décision”, constate Marjorie, travailleuse sociale. Vont-elles pouvoir rester sur le territoire et dans quelles conditions ?
Pour Rashida, arrivée en 2023, il y avait tout à refaire. Dijon ? Elle ne connaît pas cette ville, elle n’y a aucun repère, aucun contact - les demandeurs d’asile ne choisissent pas leur CADA, et peuvent être orientés partout en France selon les places disponibles. Qu’importe, la quarantenaire a parcouru des milliers de kilomètres avec ses trois filles pour se sentir enfin libre. “J’étais dans une mauvaise situation dans mon pays, le Bangladesh, maintenant je me sens beaucoup mieux, je me sens en sécurité. Mes enfants vont avoir une meilleure vie, une meilleure éducation.” Ce deux pièces est devenu son cocon. Il y a ses grandes plantes vertes le long du mur et son petit potager sur le balcon, qui lui rappellent sa maison. Sa cuisine dans laquelle elle fait mijoter des plats chers à leur cœur - korma, biryani… En deux ans et demi, tout a changé pour cette famille. Rashida et ses filles ont enfin obtenu une protection internationale et se sont intégrées dans la vie dijonnaise. “Mes filles adorent la vie ici, la culture. Elles aiment étudier et ne ratent jamais un jour d’école. Ma fille cadette, Manha, a été prise dans un lycée international prestigieux, elle parle 8 langues”. Sa plus grande fille, Nanjiba, veut être professeure, et la petite, Audrina, affirme vouloir devenir docteure. “Je leur conseille de suivre leurs rêves. Je suis très fière de mes filles.” Si ses enfants tiennent beaucoup à leur quotidien ici, Rashida parle du Bangladesh avec la gorge serrée. Très vite les souvenirs du pays remontent, les yeux se mouillent et la voix se brise, “tout le monde aime son pays d’origine, même quand on doit le quitter. Tout me manque”. Sa maison, son jardin, son quartier, la nourriture, son travail - professeure des écoles. “J’ai dû partir pour sauver mes enfants”, ajoute-t-elle avec pudeur.
Dans les prochaines semaines, la petite famille bangladaise va quitter le CADA, nostalgique de ce lieu qui a su l’accueillir et la soutenir, mais heureuse de voguer vers un nouvel horizon, celui de l’autonomie. “On se sent comme à la maison ici, si on a un problème, il y a du monde pour nous aider. L’environnement du CADA est très bien, chacun a son intimité. Mais, maintenant, j’ai hâte d’avoir mon propre logement”, sourit Rashida.
Après le CADA, une vie à soi
Cela fait partie intégrante des missions du centre : préparer ses résidents à la sortie de l'établissement. Pour les professionnels, l’après CADA ne semble être réussi que lorsque l’autonomie n’est plus un risque à courir, mais un virage à prendre. “Quand il y a une réponse positive à la demande d’asile, les personnes sont extrêmement soulagées. On les accompagne alors dans l’ouverture de leurs droits sociaux, dans la recherche d'un logement, d’un travail, pour ne pas être en difficulté à la sortie du centre”, détaille Marjorie. Pour Rashida, toutes les pièces du puzzle sont enfin en train de s’assembler. Les papiers, l’inscription à France Travail, ses progrès en français, la réussite scolaire de ses filles… Et bientôt un appartement, elle l’espère.
Si les issues positives sont possibles, ce n’est pas le cas de figure le plus fréquent. “L'année dernière, sur 64 dossiers, 40 % environ ont obtenu un statut à la suite de leur demande d’asile”, pointe Amel. Pour les personnes déboutées, l’accompagnement demeure jusqu’au bout. La dignité ne se négocie pas, demande d’asile rejetée ou non. Et si les solutions sont maigres face au rejet, les recours existent. Mariam a vécu ce revirement de situation. Après le refus de sa demande d’asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) et de son recours auprès de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), la situation semblait très mal engagée. La jeune femme, mère de deux enfants, repart de zéro. Mariam dépose une seconde demande d’asile pour elle, sa fille, Noukoriya, 5 ans et son fils en situation de handicap, Youssouf, alors nourrisson. “Elle a enfin obtenu une protection pour ses enfants qui l'a menée jusqu’à son propre titre de séjour. Elle n'a pas lâché, elle a tout tenté pour pouvoir rester avec ses enfants ici. Avoir vu le refus de sa première demande puis ce dénouement, c’est assez marquant. Ce qu'elle a vécu est reconnu et cette femme est enfin protégée”, témoigne Marjorie. Après le CADA, Mariam est toujours suivie dans notre pôle dijonnais en centre d’hébergement provisoire. L'autonomie est presque là et l’accompagnement social logiquement plus léger. “Je vais bientôt quitter la Croix-Rouge, confirme Mariam, avec Youssouf, 20 mois, dans les bras. Ça n'a pas été facile, mais ça y est, je me sens prête à habiter en autonomie”. Amel, qui la reçoit aujourd'hui dans son bureau, esquisse un sourire : "On travaille sur des objectifs : l’insertion via le travail, via le logement... J’ai vraiment le sentiment que vous avez pris confiance en vous”, lance-t-elle à son adresse. “Mon fils a beaucoup de rendez-vous médicaux - kinésithérapeute, psychomotricien, orthophoniste -, mais quand ce sera bon pour mes papiers, je vais essayer de m’organiser pour travailler, même quelques heures”. Et de conclure : “Je me sens à l’aise, je me sens bien.”