Interview – Ukraine : «Une population en mode survie»
Publié le 23 février 2026
Quatre ans après le début du conflit, comment décririez-vous la situation humanitaire en Ukraine ?
Quatre ans après le début de la guerre, la situation reste extrêmement préoccupante. Nous faisons face à une forme de fatigue internationale : l’attention médiatique s’est en partie déplacée vers d’autres crises, notamment au Moyen-Orient, et les financements humanitaires diminuent. Cette baisse des moyens affecte directement la capacité des organisations à répondre aux besoins humanitaires, pourtant toujours colossaux à travers tout le pays.
Sur le terrain, le conflit ne s’est pas figé, il s’est transformé et intensifié. En 2025, on estime qu’environ 65 000 drones de combat et 2 400 missiles ont été lancés contre l’Ukraine. Plus de 19 000 alertes aériennes ont alors été recensées, soit près d’une trentaine par jour. Pour la population, cela signifie un état d’alerte quasi permanent, un stress colossal et des milliers d’heures perdues, à se cacher et attendre anxieusement la fin des attaques.
Aujourd’hui, selon les Nations Unies, 10,8 millions de personnes, dont 3,8 déplacées internes, ont des besoins humanitaires en Ukraine, auxquels s’ajoutent près de 6 millions d’Ukrainiens réfugiés à l’étranger — un chiffre qui pourrait encore augmenter en 2026. La guerre continue, malgré les discussions diplomatiques.
Vous parlez d’un conflit qui s’est « digitalisé ». Qu’est-ce que cela change pour les civils ?
Les manières de mener la guerre ont profondément changé. Le recours massif aux drones et aux missiles “guidés” modifie les dynamiques du conflit ainsi que le quotidien des populations civiles. Les frappes peuvent en effet survenir à tout moment, loin de la ligne de front.
L’impact est double : sécuritaire et psychologique. Les alertes aériennes se succèdent jour après jour depuis plus de 1400 jourset rythment le quotidien. On descend alors dans les abris, on interrompt le travail, l’école, les activités sociales. En plein jour, comme en pleine nuit. Cela crée un traumatisme collectif durable. Une vie normale est impossible.
Dans certaines régions proches de la ligne de front, les obus ou drones peuvent parfois tomber avant même que l’alerte ne soit déclenchée, tant les zones urbaines sont proches de la zone de contact. L’imprévisibilité accentue le sentiment d’insécurité permanent.
L’hiver semble aggraver la situation…
Oui, l’hiver est particulièrement rude cette année, l’un des plus difficiles depuis le début du conflit. Les températures sont descendues entre -15 et -20 degrés. Dans certaines habitations ou certains bureaux, il ne faisait que 5 degrés à l’intérieur, en l’absence de chauffage et d’électricité.
Tout au long de l'année 2025, les frappes répétées sur les infrastructures énergétiques ont privé l’Ukraine de 60 à 70 % de ses capacités de production et de distribution d'électricité dans le pays. À Kyiv par exemple, l’électricité est désormais distribuée alternativement, quartiers par quartiers, parfois seulement quelques heures par jour.
Cela affecte tout : le chauffage, l’accès à l’eau, les soins, l’éducation. Même les bureaux de la Croix-Rouge ukrainienne, les équipes et les volontaires ont été touchés.
Mais les plus exposées en contexte de guerre restent les personnes dont les vulnérabilités pré-existaient au conflit : personnes âgées, malades chroniques, familles précaires.
Dans ce contexte, quelle est la réponse humanitaire de la Croix-Rouge française ?
Nous soutenons activement le programme de « winterization » de la Croix-Rouge ukrainienne. Au départ, il s’agissait surtout d’anticiper les besoins hivernaux. Aujourd’hui, il s’agit de répondre à une explosion des urgences.
Notre appui, à la fois financier et opérationnel, s’adapte chaque hiver aux priorités de la Croix-Rouge ukrainienne : achat de générateurs, distribution de couvertures et aides financières aux familles en zones rurales pour leur permettre de développer des activités génératrices de revenus.
Nous soutenons aussi des mesures très concrètes de la Croix-Rouge ukrainienne : la création d’espaces chauffés où les habitants peuvent venir se réchauffer, charger leurs appareils, et recevoir des biens de première nécessité ou encore la pose de contreplaqué sur les fenêtres endommagées par les explosions afin de recréer une forme d’isolation.
Dans ce contexte, tous les besoins s’accumulent. Un manque d’électricité entraîne des coupures d’eau, perturbe les soins, empêche les enfants de suivre l’école. Tout est interconnecté.
Quels sont les principaux axes d’intervention de la Croix-Rouge française depuis 2022 ?
Notre action internationale est articulée autour de trois expertises : la santé, la préparation de la réponse aux crises et le renforcement des capacités de la Croix-Rouge ukrainienne.
En matière de santé et de secourisme, nous avons soutenu massivement la formation aux gestes qui sauvent en contexte de guerre . La Croix-Rouge ukrainienne a développé une expertise remarquable et renforcé ses équipes d’instructeurs. Ce programme se poursuit et va être étendu.
L’année dernière, nous avons participé à l’ouverture d'une école de formation en soins infirmiers à Kyiv . Cette année, nous entronsdans une phase de stabilisation et d’appui technique pour pérenniser l’établissement.
Vous êtes aussi près de la ligne de front, notamment à Kharkiv…
Oui, dans la région de Kharkiv, dans les villes et villages à la lisière de la ligne de front et qui ne sont pas sous contrôle russe. Là-bas, nous soutenons les visites et soins à domicile pour personnes âgées, isolées ou en situation de handicap qui n’ont pas pu fuiret qui sont aujourd’hui éloignées de leurs familles.
Nous appuyons aussi un projet pour les plus vulnérables : nos 6 cliniques mobiles vont à la rencontre des populations qui vivent dans des zones difficiles d’accès et très proches des lignes de front pour répondre aux besoins de santé primaire.
Nous apportons une aide sur les interventions d’urgence avant et après les bombardements pour évacuer les populations, extraire les personnes des décombres, apporter les premiers secours. Concrètement, cela passe par la distribution de kits d’urgence, de bâches et autre matériellogistique. Nous avons aussi fourni un camion-grue et formé les équipes sur place pour renforcer leurs compétences en interventions d’urgence. Ces interventions à très forte intensité émotionnelle témoignent de l’engagement hors du commun des volontaires de la Croix-Rouge ukrainienne.
Nous avons également contribué à la rénovation d’une partie de la clinique “Shevchenkove”, dans l’Oblast de Kharkiv. Il s’agit du deuxième étage, où sont désormais installés les laboratoires, les espaces de vaccinations, la salle de repos, la pharmacie et les bureaux. Cette clinique est située à une quinzaine de kilomètres seulement de la ligne de front. Les conditions sécuritaires et logistiques étaient extrêmement complexes. Les équipes ont accompli un travail remarquable.
Au-delà de l’urgence, comment préparez-vous l’avenir ?
Un élément clé de notre action est le renforcement des capacités de la Croix-Rouge ukrainienne. Elle a grandi très vite, de manière structurée, avec un engagement extraordinaire de ses bénévoles. Nous parlons souvent de « quatre ans sans sommeil » pour cette Croix-Rouge, tant les actions effectuées sont nombreuses.
Nous soutenons notamment le programme BraVo, qui vise à mobiliser les jeunes autour des valeurs de la Croix-Rouge. Ces “Red Cross Clubs” forment une nouvelle génération de bénévoles et de personnes engagées.
Avec la Croix-Rouge autrichienne, nous soutenons le programme « Redpreneur » pour développer des activités génératrices de revenus au travers de l’entreprenariat social et accroître l’autonomie des structures locales.
Enfin, jusqu’en mars 2025, nous avons mené un programme de formation en droit international humanitaire à destination d'acteurs de l'appareil d'état (juges, avocats, policiers, membres de la société civile) — notamment sur l’identification, la documentation et la poursuite des crimes de guerre liés aux violences basées sur le genre.
Quelle est la force du Mouvement Croix-Rouge dans ce contexte ?
La force du Mouvement, c’est la complémentarité. Plusieurs Sociétés nationales restent engagées aux côtés de la Croix-Rouge ukrainienne, chacune avec son domaine d’expertise.
Notre approche a toujours été de nous intégrer à la stratégie de la Croix-Rouge ukrainienne. Grâce à des financements suffisamment flexibles, nous pouvons adapter notre soutien à l’évolution constante et parfois très rapide des besoins - ce qui rend notre collaboration avec la Croix-Rouge ukrainienne agile et productive.
C’est cette flexibilité, cette confiance mutuelle et cet engagement sur la durée qui permettent de maintenir une réponse humanitaire cohérente, malgré l’ampleur des défis.