Au centre Richelieu de La Rochelle, l’art et le soin ne font qu’un
Publié le 24 septembre 2026
Face à la mer se dresse notre Centre de Soins médicaux et de réadaptation (SMR) Richelieu de La Rochelle. La bâtisse accueille des patients souffrant d’affections neurologiques ou respiratoires et de troubles de l’appareil locomoteur. Sous un soleil estival, les patients ont accueilli pour la première fois des visiteurs venus en nombre pour participer, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, à l’inauguration de son Centre d’art et de rééducation sentimentale. « Ce nom nous a été inspiré par le livre de Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, un nom qui souligne une évidence. Artistes et soignants font précisément le même métier : ils réparent les vies et un peu de ce monde », précise Mohamed El Khatib, directeur artistique de l’association Zirlib, une compagnie qui s’est installée pour la première fois au sein du SMR dans le cadre d’une résidence et qui, depuis, collabore à différents projets avec l’établissement. En 2024, avec de nombreux autres artistes, ils lancent un projet expérimental : « Cela consiste à imaginer ensemble - artistes, patients et soignants - une autre façon de faire de la rééducation en sortant des routines du soin et en effectuant un pas de côté », expose Jean-Charles Erny, directeur du Centre Richelieu.
Un foisonnement créatif
L’idée de faire intervenir des artistes au centre émane de Karine Brunelli, masseur-kinésithérapeute, férue de théâtre et coordinatrice du projet. Mêler art et soin est pour elle une évidence « tant il s’agit avec les patients de travailler sur le mouvement, le déplacement mais aussi la relation à l’autre ». Des partenariats sont alors noués avec Mille Plateaux, le centre chorégraphique national de La Rochelle et les comédiens de la Coursive, scène nationale. Le musicien Alessandro Bosetti, le peintre Benoît Bonnemaison-Fitte, l’artiste visuel Éric Minh Cuong Castaing, la cinéaste Juliette Riccaboni, entre autres, se joignent également au projet, à la demande de Mohamed El Khatib et de Camille Nauffray, la coordinatrice artistique de Zirlib.
À chaque fois la demande est similaire : créer non pas “pour” mais “avec” les soignants et les patients afin d’expérimenter ce que l’art peut transformer dans le soin et ce que le soin déplace dans les pratiques artistiques et culturelles. « On ne vient pas apporter la bonne parole ; on est dans l’expérience d’une rencontre et d’un échange », assure Olivia Grandville, directrice de Mille Plateaux. Des artistes qui s’immergent dans le lieu, écoutent, observent, puis proposent. Une méthode qui va donner lieu à un foisonnement créatif et à des œuvres collectives, telles que La Marcheuse, une sculpture monumentale tissée avec de l’osier par les patients ou Sur les rotules, exposée à l’entrée du bâtiment principal. Composée de coquillages, pierres, fragments de minéraux collectés par des patients et des soignants dont la forme évoque celle d’une rotule, l’œuvre fait écho à la fatigue des corps malmenés par la vie.
En circulant dans les allées et dans les salles, d’autres créations se dévoilent. On peut visionner des films, assister à une chorale du souffle ou participer à une initiation de danse en fauteuil. C’est Vanessa Buylla, masseur-kinésithérapeute en neurologie, qui anime la séance. Sur une musique pop au rythme enlevé, une chorégraphie s’improvise avec les mains, les bras, les pieds... « Dans ma pratique, j’utilise la danse comme outil de rééducation. Mais depuis la venue de chorégraphes, j’ai enrichi mon approche. La danse permet aux patients de redécouvrir leur corps, de le ressentir différemment et d’exploiter au mieux leurs capacités », rapporte-t-elle. Véronique souffre du syndrome de la queue de cheval et n’a pas pu marcher durant plusieurs mois. Elle apprécie ces séances de danse et la présence d’artistes : « Quand on perd en mobilité, on se voit comme des personnes limitées. Les artistes nous aident à trouver d’autres moyens d’expression, d’autres talents et à bouger différemment. Cela procure un grand sentiment de liberté ».
Retrouver sa vie
Samedi dernier, des visiteurs se pressent pour découvrir le lieu, sa collection permanente d’œuvres et tout ce qui a été expérimenté derrière les quatre murs de l’établissement. Une programmation éclectique et dense : un concert de ukulélés, une fanfare, une démonstration de pole dance, des spectacles, des ateliers... Parmi les performances du jour la plus commentée est celle d’Abraham Poincheval. L’artiste a vécu en autonomie durant six jours et cinq nuits à six mètres du sol face à la mer, perché sur une girouette “surf” qu’il a créée. Telle une vigie, il a veillé sur le Centre Richelieu assis sur cette plateforme qui contraint son corps, l’oblige à s’adapter, à trouver de nouveaux équilibres... Un questionnement particulièrement pertinent dans ce centre de rééducation. De quoi interpeller les visiteurs, accompagnés dans leur déambulation par des patients et des soignants. Justine, victime d’un grave accident de voiture qui l’oblige à marcher avec un déambulateur, a été l’une des guides du jour. Elle témoigne : « Au début, j’étais sceptique sur la présence des artistes ; je craignais le voyeurisme ou que notre intimité ne soit pas respectée. J’ai peu à peu changé d’avis. Ce projet apporte de la vie et nous a tous rapprochés ». Karine Brunelli abonde : « Dans le milieu de la santé, il y a beaucoup de protocoles. Les artistes nous proposent un regard décalé sur nos pratiques, ils font bouger les lignes et réduisent la distance entre patients et soignants... ». Moins de distance et donc de nouveaux liens qui se créent. Emmy, prise en charge pour une affection neurologique, réside au SMR depuis un an et demi :« Je me sens bien ici, c’est comme une seconde famille. On s’attache aux gens, on écrit ensemble une histoire et la présence d’artistes nous y aide. Ça crée des liens et des souvenirs ».
Parmi ces souvenirs figurera sans doute la descente d’Abraham, point d’orgue de cette journée. Tout le monde est là pour l’accueillir et l’applaudir. Un peu flageolant, il remercie pour « ce moment magique, étrange, épique, fort, émouvant... ». Charlotte Tardy, responsable du dispositif art et soin au sein de Zirlib, décrypte : « Cette descente est symbolique du retour à la vie, le moment le plus sensible de sa performance, tout comme l’est pour les patients le fait de quitter un lieu qui protège et qui soigne. C’est un moment de vulnérabilité, qui peut rendre mélancolique ».
Le geste d’hospitalité
En fin de journée, vient le moment du bilan. Camille Nauffray, qui évalue à 2 000 le nombre de visiteurs, considère que « l’inauguration a été un succès, contribuant à décloisonner ce lieu de soin et à malmener les clichés sur le handicap et sur ces établissements jugés austères ». Jean-Charles Erny, directeur du centre, se réjouit de la pertinence de l’expérience : « Ce projet correspond en tout point à nos valeurs, notamment l’humanité à travers le pouvoir d’agir des patients. Mêler art et soin permet de travailler sur l’autonomie, la confiance en soi, la resocialisation mais aussi redonne du sens aux soignants ainsi qu’une qualité de vie au travail ». Un point de vue partagé par Claude Girardi, vice-président de la Croix-Rouge française : « Ce projet s’inscrit dans la conception du soin portée par notre association : au-delà de la prise en charge médicale, les équipes appréhendent les patients dans toutes leurs composantes et leur permettent de rester en prise avec leur environnement. Cette ouverture sur le monde transforme ce lieu de soin en lieu de vie ». Une dynamique d’autant plus concrète qu’à partir de 2027, le Centre d’art sera ouvert au grand public deux fois par mois. « On pousse le geste de l’hospitalité jusqu’au bout : le public, c’était la dernière composante qui nous manquait », conclut Mohamed El Khatib.
Le bâtiment date de 1860, fut légué en 1915 à la Société de secours aux blessés militaires puis devient un établissement de la Croix-Rouge française en 1945. Il comprend 96 lits et 40 places en hôpital de jour. |