Comment se préparer à une crue majeure en Ile-de-France ?
Publié le 15 octobre 2026
L’eau a toujours exercé un fort pouvoir d’attractivité. Parce qu’elle est source de vitalité économique, des villes se sont bâties autour d’elle, partout dans le monde. Mais elle génère aussi des vulnérabilités. Le risque d’inondation est en effet omniprésent et avec lui des conséquences multiples sur les services vitaux comme l’eau potable, les réseaux de transport, d’énergie... Sur un territoire ultra urbanisé comme l’Ile-de-France notamment, une crue majeure comme celle de 1910 aurait des effets considérables - impacts sur les habitants, sur les réseaux de transport et sur l’activité économique.
Les différents intervenants venus participer à cette journée de sensibilisation à Alfortville ont exposé tour à tour les enjeux et la complexité de la gestion de crise à la fois aux niveaux national et territorial. Comme l’a rappelé en introduction notre Présidente, le Dr Caroline Cross, “l’année 2026 et sa série de canicules, inondations, feux de forêt gigantesques, marque un tournant dans la prise de conscience collective”. Chaque territoire, chaque citoyen doit anticiper la crise et s’y préparer, a-t-elle déclaré. “C’est l’objectif de notre Village de la préparation présenté en marge des tables-rondes, et tout le sens de notre programme national “Préparez-vous à être prêts !” dont le but est que chaque citoyen soit capable de tenir en autonomie 72 heures”. 72 heures, c’est précisément le temps qu’il faudrait pour évacuer son habitation en cas d’alerte crue dans le Val-de-Marne.
Évacuer oui, mais où et comment ?
Situé à la confluence de la Marne et de la Seine, le Val-de-Marne est particulièrement menacé par les risques de crues. Pas moins de 24 villes (sur 47) sont concernées par le risque d’inondation, ce qui représente plus de 250 000 habitants. Alfortville est à elle seule est totalement en zone inondable. La question d’une évacuation massive des populations, de fait, se pose. Par chance, la montée des eaux en Ile-de-France est relativement lente - de 50 cm à 1 mètre par jour -, contrairement aux crues torrentielles dans le Sud de la France, par exemple. Mais la densité de population pose d’autres questions sur les moyens de transport disponibles, sur les capacités d’hébergement des personnes évacuées, sur la mise en sécurité des plus fragiles. Comme le souligne Jean-Christophe Erard, délégué pour la Stratégie nationale de résilience auprès des collectivités territoriales, “les personnes vulnérables et isolées - notamment les personnes sans abri à Paris, dont 30 % vivent en bord de Seine ! - représentent un risque majeur. Ces personnes n'auront pas l’information. Il faut donc absolument développer l’aller vers”.

Idéalement, l’auto-évacuation serait la solution. Or, des études indiquent que 30 % de la population refuserait de quitter son domicile (attachement aux biens, aux animaux, peur des pillages…). Comme le rappelle Alain Rissetto, notre administrateur national, l’évacuation de plus de 200 000 personnes l’été dernier en Gironde a mis en exergue ces difficultés. “Accueillir des personnes âgées ou en situation de handicap sur des lits de camp n’est pas idéal, sans parler des nombreux embouteillages… Il faut donc créer une chaîne de secours et de solidarité avec la société civile, en préparant le citoyen. Objectif : que 500 000 personnes soient préparées d’ici 2029”.
Comprendre et accepter le risque
Marie-France Beaufils, Présidente du Centre européen de prévention du risque inondation (CEPRI) et ex-maire de Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), cite l’exemple du Plan grand fleuve dans la Loire. Pour elle, l’acculturation citoyenne aux risques repose d’une part sur “le réaménagement de la ville, la réhabilitation des habitations mais aussi sur la nécessité de partager la connaissance du risque, de montrer aux citoyens les côtés pratiques de la prévention, pour les convaincre”. “La préparation citoyenne passe en effet par un processus d’acceptation et de compréhension du risque”, ajoute Ludovic Faytre, géographe-urbaniste et référent études des risques majeurs-aménagement à l’Institut Paris Région. Son rôle consiste à travailler sur la vulnérabilité des territoires. “En Ile-de-France, l’extension urbaine est désormais terminée, assure-t-il. Les nouvelles constructions se font sur d’anciens sites industriels ou de logements vétustes. Par ailleurs, les architectes ont des consignes à intégrer dans leur cahier des charges : capacités d’évacuation et d’hébergement d’urgence, aménagements pour faciliter le ruissellement de l’eau, prise en compte des surfaces inondables, etc.” En d’autres termes, il faut adapter les bâtiments existants et aménager les nouveaux en tenant compte des risques environnants.

Comment assurer la continuité des activités ?
Pour les entreprises, l’enjeu est de taille. En Ile-de-France, on en dénombre plus d’un million. Elles aussi se doivent d’“identifier leurs vulnérabilités (réseau électrique, internet, adapter les installations, mettre à l’abri les véhicules électriques…), explique Marie Evo, directrice du CEPRI, et sensibiliser à la fois leur personnel mais aussi leurs clients et leurs fournisseurs. Elles ont un double impératif : se protéger - en évacuant les lieux si besoin - et assurer la reprise de leur activité. Les entreprises s’exposent à des dégâts matériels, la perte de stocks, l’interruption des systèmes informatiques, les ruptures d’approvisionnement, etc. Or, on le sait, dans le scénario d’une crue majeure, il faudra compter au moins un mois avant un retour à une situation normale. L’impact économique post-crise n’est donc pas négligeable. “D’où l’importance de planifier les actions à mener en amont de la crise, renchérit Rodolphe Guillois, Directeur général d’EXAMO, mais aussi de savoir prioriser ses missions”.
Maintenir la communication en situation de crise
Autre priorité mise en avant lors des échanges, la nécessité de maintenir la transmission d’informations aux populations. Judith Verneyre, cheffe de la section Alerte des populations, a présenté le dispositif FR Alert déclenché soit par le maire, soit par le préfet - ou le Premier ministre en cas de crise nationale - qui envoie des messages de prévention ou consignes à différents opérateurs sûrs : le réseau Radio France, France Télévision, par SMS sur téléphone mobile ou par satellite. En 2026, 84 alertes ont été lancées en France, nombre en très nette hausse par rapport aux années précédentes, signe d’une intensification des crises. Autre difficulté rencontrée, le fort turnover de la population en Ile-de-France qui exige d’informer sans relâche.
Enfin, à l’unanimité, les différents intervenants - acteurs étatiques, associatifs -, ont rappelé la nécessité absolue d’organiser des exercices de simulation en coordination. Car, pour reprendre les mots du maire d’Alfortville, Luc Carvounas, “la gestion de la crise est protéiforme et complexe”.