Palettes, cartons, matériel médical, bâches distribuées aux populations sinistrées… L'aide humanitaire génère elle aussi des déchets. Mais le secteur manque encore de données fiables et leur gestion n’en est qu’à ses débuts. Comment éviter qu'ils ne viennent aggraver la situation de celles et ceux que l'on cherche justement à aider ? Dans le cadre du projet « 3 Océans », soutenu par l'Agence française de développement, la Croix-Rouge française explore les moyens de mieux anticiper et gérer ces déchets, à travers ses trois plateformes d’intervention régionales dans les Caraïbes, l'océan Indien et le Pacifique Sud.

Quand un cyclone, une inondation ou un séisme frappe, la priorité est de secourir les populations : soigner, nourrir, abriter. Mais une fois cette aide indispensable déployée, une autre question se pose : que deviennent les déchets qu'elle génère ? Un enjeu devenu particulièrement important face à l'urgence climatique et à la nécessité, pour tous les secteurs, y compris celui de l'humanitaire, de réduire leur empreinte environnementale.

De quels déchets parle-t-on exactement ? Les plus visibles sont liés à la logistique : les palettes en bois, les cartons, les films plastiques qui sont utilisés pour transporter et stocker le matériel. Mais ils sont loin d'être les seuls. Les activités de santé génèrent elles aussi des déchets : les seringues, les pansements, les médicaments ou encore les équipements à usage unique comme les gants ou les blouses de protection. A cela s’ajoutent les produits distribués pendant l'urgence qui peuvent également devenir des déchets en fin de vie : par exemple, une bâche utilisée pour remplacer une fenêtre après un tremblement de terre.

« Au-delà de la distribution, c'est la question du devenir de notre aide qui se pose, explique Mathieu Grenade, responsable environnement à la direction des opérations internationales de la Croix-Rouge française. Que deviennent les produits que nous distribuons lorsqu’ils arrivent en fin de vie ? Qui est responsable de leur gestion ? Aujourd’hui, il est essentiel d’avancer sur ce sujet trop longtemps resté un parent pauvre de l’action humanitaire. »

Les chiffres fiables concernant les volumes de déchets générés par les interventions humanitaires sont rares. A ce jour, le secteur ne dispose pas de données globales et harmonisées permettant de mesurer la quantité de déchets produits ou induits par l’ensemble de ces opérations. Une étude, menée dans les Caraïbes, permet toutefois de donner un premier ordre de grandeur. La PIRAC, notre plateforme d'intervention régionale Amériques Caraïbes, a ainsi estimé que les 37 opérations d'urgence menées entre 2010 et 2024 auraient généré près de 11 tonnes de déchets d'emballage, dont 8,8 tonnes de palettes en bois, 1,6 tonne de plastiques et 700 kilos de papier et de carton. Une manière de mesurer l'ampleur du problème mais qui, en se limitant aux emballages, ne prend pas en compte l’ensemble des déchets générés par ces interventions. 

Pour Mathieu Grenade, cette absence de chiffres ne doit pas masquer l’essentiel : la responsabilité du secteur humanitaire dans la gestion de ce problème. « C’est un sujet primordial de notre fonctionnement, explique-t-il. Ça fait partie du principe de ne pas nuire par extension ». Autrement dit, porter assistance aux populations implique aussi de veiller à sauvegarder leur avenir et à ne pas créer de nouvelles difficultés. 

Dans des territoires déjà fragilisés par une catastrophe, des déchets abandonnés peuvent obstruer les systèmes d'évacuation de l'eau, polluer les sols ou contaminer les ressources en eau. Leur brûlage à l'air libre, dans des conditions inadaptées, peut également contribuer à la pollution atmosphérique. « Si nos déchets s’additionnent à ceux de la population, dans le cas d’une inondation par exemple », poursuit Mathieu Grenade, « on pourrait arriver à un engorgement du système. Il faut éviter une crise en cascade. »

Si la question des déchets s’inscrit dans les préoccupations environnementales du projet « 3 Océans », la mise en place de solutions concrètes sur le terrain reste complexe pour plusieurs raisons. A commencer par l’urgence elle-même. Lorsqu'une catastrophe survient, il faut agir vite. « Notre action est entièrement concentrée sur l'aide que nous apportons et il n’y a pas vraiment de moyens pour s’occuper de la gestion des déchets », confirme Mathieu Grenade.

Ainsi, pendant longtemps, les déchets les plus facilement identifiés ont surtout été ceux liés à la logistique (cartons, films plastiques, palettes). Visibles et encombrants, ils s’accumulent notamment dans les entrepôts et prennent de la place. A cela s’ajoutent les difficultés propres aux territoires insulaires, notamment dans les zones couvertes par les trois plateformes d’intervention régionale de la Croix-Rouge française : la PIRAC dans les Amériques-Caraïbes, la PIROI dans l’océan Indien et la PIROPS dans le Pacifique Sud. D'une île à l'autre, les infrastructures de traitement des déchets sont inégales. Certains territoires disposent de filières spécifiques au traitement ou à la revalorisation de quelques matériaux, pas pour d'autres. Il faut alors envisager leur transfert vers un autre pays, avec des coûts et des contraintes réglementaires supplémentaires. « Dans un territoire insulaire, la problématique est amplifiée par le morcellement de chaque Etat, poursuit Mathieu Grenade. La logistique est compliquée par le fait qu’il n’y a pas toujours de points de contacts directs entre les pays. De plus, les réglementations internationales ne sont pas applicables partout. » Autrement dit, trier ne suffit pas : encore faut-il savoir qui pourra collecter les déchets, où ils seront traités et à quel coût.

Pour disposer d’un maximum d’informations avant une intervention, la PIRAC a élaboré des « fiches pays » qui recensent les acteurs, les infrastructures et les moyens de gestion des déchets selon les territoires.. Une façon très concrète d'identifier à l'avance les solutions envisageables, plutôt que d’avoir à les chercher dans l'urgence. Sur le terrain, certaines pratiques existent déjà. Les palettes en bois, qui représentent la majeure partie du poids des déchets d'emballage, peuvent notamment être réutilisées pour le stockage, récupérées pour fabriquer d’autres équipements ou servir de bois de chauffage.

Autre enjeu et non des moindres : la dimension financière. Une étude de la PIRAC sur les capacités régionales de gestion des déchets lors d’opérations humanitaires en donne une illustration concrète. Pour une opération d'urgence en Haïti en 2021 auprès de 2 000 familles, la plateforme a estimé à 294 kilos la quantité de déchets générés et à 6 500 euros le coût de leur gestion, soit 2,5 % du budget total de l'intervention. Collecte, stockage, transport, traitement : autant de dépenses qu'il est essentiel d'anticiper dès la préparation des secours.

Pour franchir une nouvelle étape, la Croix-Rouge française a confié à WasteAid - organisation spécialisée dans la gestion des déchets - le soin de réaliser une étude exploratoire sur les déchets humanitaires dans le contexte de l'urgence dans les bassins océaniques Indien, caraïbes et pacifique. Cette étude, dont les résultats devraient être connus bientôt, prolonge les premiers travaux réalisés par la PIRAC dans les Caraïbes, avec une approche plus large portant sur l'ensemble des déchets générés ou induits par les interventions humanitaires lors de ces interventions, depuis l'acheminement du matériel jusqu'à la fin de vie des produits distribués. Quels volumes représentent-ils ? Quels risques sanitaires et environnementaux peuvent-ils engendrer ? Quelles solutions existent localement pour les collecter, les traiter ou les valoriser ? L'objectif est de mieux anticiper leur gestion, dès la préparation des opérations.

Cela suppose d'agir en amont : réduire certains emballages dès l'achat du matériel, identifier avant une catastrophe les acteurs locaux capables de prendre en charge les déchets ou encore étudier les risques en fonction des données climatiques et épidémiologiques. L'étude examine également les possibilités de recyclage et de valorisation, sans perdre de vue les réalités du terrain : les quantités de déchets et les capacités locales ne permettent pas toujours de développer des filières économiquement viables. Dans certains contextes, la priorité reste de parvenir à une gestion adaptée, avant d'envisager de nouvelles activités fondées sur leur valorisation. L’ambition est de développer des outils et une méthodologie adaptés aux réalités du terrain, qui puissent ensuite être utilisés par les équipes de la Croix-Rouge à travers le monde.

Pour Mathieu Grenade, le véritable changement serait d'intégrer la gestion des déchets dans le financement des opérations. « Savoir ce que l’on génère est utile, mais il faut aussi mesurer le coût d’une gestion adaptée. Le plus impactant serait de pouvoir avoir une ligne budgétaire Gestion des déchets qui serait portée par ces outils et ces réflexions. »

Les conclusions de l’étude WasteAid devraient bientôt permettre d’avancer dans cette démarche essentielle sur tous les plans.

PIRAC : Des études aux premières applications concrètes

Dans les Caraïbes, la PIRAC a engagé dès 2023-2024 une démarche pour mieux prendre en compte l'impact environnemental de ses activités. Ses premiers enseignements nourrissent aujourd’hui les réflexions menées dans le cadre du projet « 3 Océans ». Parmi ses premières réalisations, des travaux portant sur 14 territoires ont permis d'examiner les capacités locales de collecte et de traitement des déchets, mais aussi de développer un outil destiné à estimer les quantités de déchets d'emballage générées par l'acheminement des secours. Le WREC, un réseau spécialisé dans la gestion des déchets humanitaires, l'a notamment utilisé lors de la réponse à l'ouragan Melissa, en Jamaïque, en 2025.

La PIRAC a aussi exploré plusieurs solutions : réutiliser les palettes ou remplacer les films plastiques par des housses réutilisables. Autre piste : développer la « logistique inverse », c’est-à-dire organiser le retour des emballages, du matériel ou des déchets après les interventions, pour les réemployer, les recycler ou les traiter. Des pistes qui restent à concrétiser, notamment en raison des coûts et des contraintes réglementaires.

PIROPS : Des besoins à transformer en solutions concrètes

Réouverte fin 2024, la PIROPS dispose encore de peu de recul sur la gestion des déchets liés aux opérations d'urgence. Ses activités sont surtout consacrées à la formation et à l'accompagnement, avec peu de déploiements de matériel. Pourtant, le défi est bien réel dans les archipels du Pacifique, notamment sur les îles éloignées où les possibilités de traitement sont limitées.

La question de la gestion des déchets influence déjà certaines décisions. Dans le cadre du projet « 3 Océans », une mission a par exemple été menée sur l'île de Pentecôte, au Vanuatu, dans un contexte de retombées de cendres volcaniques. L'idée d'acheminer des blouses en plastique a été écartée, notamment parce qu'elles auraient généré des déchets impossibles à traiter sur place.

La PIROPS réfléchit également à des emballages qui pourraient être réutilisés plutôt que jetés. 

PIROI : Organiser la gestion des déchets médicaux

Dans l’océan Indien, la gestion des déchets constitue aussi un enjeu pour les interventions sanitaires d’urgence. La PIROI s’y prépare notamment à travers son hôpital modulaire, une structure de soins temporaire pouvant être rapidement déployée en situation d’urgence. la PIROI a élaboré un protocole détaillant toute la chaîne de gestion des déchets : tri à la source, collecte, stockage temporaire et élimination. Les consignes prévoient notamment des conteneurs distincts selon les catégories de déchets, une collecte au moins quotidienne et un espace sécurisé pour le stockage temporaire des déchets infectieux. La formation du personnel, le port d'équipements de protection et les contrôles réguliers font également partie du dispositif prévu. L’objectif : assurer une gestion adaptée des déchets médicaux, depuis leur production jusqu’à leur élimination, afin de prévenir les risques infectieux et de limiter leur impact environnemental.

"Ces projets sont rendus possibles grâce au projet #3Océans financé par l’Agence française de développement . Ce projet renforce la résilience des territoires des 3 bassins océaniques face aux catastrophes et aux crises sanitaires, en intégrant les défis du changement climatique et des inégalités de genre dans toutes ses actions"

Partenaires de mise en œuvre du projet 3 océans

40 entités partenaires : institutions locales, nationales et régionales, acteurs académiques et scientifiques, OSC, Sécurité Civile, Etat-Major, agences régionales de santé, etc.

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