Au sud du Liban, “la Croix-Rouge est la seule organisation à pouvoir intervenir”
Publié le 15 octobre 2026
Président de la Croix-Rouge libanaise depuis 2016, le Dr Antoine El Zoghbi a débuté son séjour parisien en intervenant lors de la Conférence nationale humanitaire qui réunit le Centre de crise et de soutien du MEAE ainsi que l’ensemble des associations et ONG humanitaires françaises.
En visite au siège de notre association le lendemain, il est revenu sur le contexte humanitaire dramatique qui sévit au Liban, entre destructions, déplacements forcés de populations, effondrement du système de santé et d’autres services publics.
Depuis cinq décennies, le Liban fait face à des conflits et des crises socio-économiques et monétaires répétées. L’escalade des hostilités avec Israël, depuis le mois de mars, a plongé le pays dans une crise humanitaire sans précédent. Que pouvez-vous nous dire sur la situation actuelle ?
La situation est très complexe. Notre pays est en proie à des crises profondes et se retrouve dans un conflit qui le dépasse complètement. Le contexte régional est incertain, en évolution constante, qu’il s’agisse de la situation en Palestine, en Syrie, en Irak, dans les pays du Golfe, ou du conflit en Iran. Tout cela accentue des fragilités qui préexistaient, notamment en termes d’infrastructures et de services essentiels. Notre système de santé s’est effondré, la population connaît des difficultés diverses. Sans parler de la destruction massive des habitations et des déplacements forcés.
Pour vous donner une idée, cette année au plus fort de la crise, ce sont plus d’1,2 million de personnes qui ont été déplacées, ce qui représente 25 % de la population, vous imaginez ? Aujourd’hui, on estime qu’environ 860 000 d’entre elles ont regagné leur région d’origine mais 360 000 personnes restent toujours déplacées. Des familles entières ont trouvé refuge dans des écoles, des stades, des centres d’accueil et vivent dans des conditions très précaires.

Par ailleurs, dans ce conflit qui s’éternise, le bilan humain est particulièrement lourd. Ainsi, rien que depuis le mois de mars 2026, on dénombre près de 5 000 morts et plus de 12 000 blessés. Le secteur sanitaire n’est pas épargné avec 176 personnels médicaux qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions.
Quelle est la situation dans le sud du pays ?
Dans le sud du Liban, il y a toute une région qui est complètement rasée… D’autres zones, quant à elles, continuent d’être bombardées alors qu’une partie de la population vit sur place ou à proximité. La Croix-Rouge libanaise est la seule organisation à pouvoir intervenir dans ces zones où les besoins sont immenses. C’est notre neutralité et notre impartialité qui nous permettent d’assurer une aide humanitaire sur place.
Justement, quelles sont vos principales missions sur le terrain ?
Notre mission première est de secourir les blessés et d’aider les personnes vulnérables. Les équipes d’urgence sont en première ligne et participent aux évacuations depuis les hôpitaux et les communautés touchées. Nos volontaires prodiguent également des soins de santé primaire grâce à nos centres de santé et nos unités médicales mobiles dans lesquels nous offrons des consultations et des médicaments, en particulier aux populations déplacées. Et puis nous assurons également des services de transfusion sanguine pour soutenir la prise en charge des blessés dans les hôpitaux*. Enfin, nous acheminons de l’aide humanitaire pour les personnes déplacées : distribution de denrées alimentaires, de couvertures, de produits d’hygiène, etc.

Nous portons une attention toute particulière au volet psychologique de notre aide. Toutes les strates de la population sont impactées, vous savez. Même nous. Les déplacements répétés, l’exposition aux violences, la perte des logements et des revenus font du soutien psychosocial une dimension essentielle de notre action. Ce qui se passe aujourd’hui aura malheureusement des conséquences sur le long terme, auprès des jeunes générations notamment.

La FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) doit se retirer du Sud Liban en décembre 2026. Qu’est-ce que cela implique pour la Croix-Rouge libanaise ?
La FINUL joue aujourd’hui un rôle important dans le soutien à nos opérations. Elle assure la liaison et la coordination avec les autorités libanaises et israéliennes. C’est un véritable facilitateur pour nous, elle nous permet de gagner un temps précieux. Dès que nous programmons une intervention, nous prévenons la FINUL de nos déplacements, notamment dans le cadre de nos opérations de sauvetage et de transport de blessés. Toutefois, il faut souligner que désormais les forces israéliennes ne donnent plus de “feu vert” mais émettent seulement un “accusé de réception du message”, sans que cela garantisse la sécurité de nos volontaires.
Dans ce contexte, le retrait de la FINUL à la fin de l’année nous préoccupe beaucoup. Il faudra voir à ce moment-là qui sera notre nouvel interlocuteur.
Dans quelles conditions travaillent les volontaires de la Croix-Rouge libanaise ?
Notre association compte plus de 12 300 volontaires et 400 salariés. Nos équipes font un travail extraordinaire, elles vont sur le terrain malgré les risques et le danger. Ce sont de véritables héros.
Aujourd'hui comme demain, notre préoccupation première est de préserver la vie et la sécurité de nos secouristes et de nos travailleurs humanitaires. Pour y parvenir, nous avons renforcé la coordination avec les différentes instances présentes au sud du Liban, notamment la FINUL, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et l’armée libanaise, afin de sécuriser les déplacements et l’accès de nos équipes dans les zones de conflit.
Cette année, notre centre opérationnel a traité plus de 25 000 appels à l’aide et permis 3 600 interventions dans des conditions extrêmement dangereuses. Deux de nos secouristes volontaires ont malheureusement été tués dans l’exercice de leurs missions depuis l’escalade des hostilités en mars 2026.

Cette expérience nous a appris qu’au-delà des procédures, la sécurité repose sur la capacité à prendre des décisions en temps réel, à croiser et actualiser les informations disponibles et à pouvoir compter sur des acteurs qui connaissent le terrain dans ses moindres détails. C’est ce qui nous a permis de continuer à intervenir au cœur des zones les plus dangereuses.
Les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les drones, les nouveaux moyens de communication et les nouvelles armes ont également profondément transformé l’environnement opérationnel. Ces évolutions complexifient l’intervention humanitaire et posent de nouveaux défis quant à l’application effective du Droit international humanitaire (DIH).
On sait qu’aujourd’hui les violations du DIH sont nombreuses. Quel message souhaitez-vous porter à ce sujet ?
L’urgence n’est pas de renforcer le DIH mais bien de réussir à le faire appliquer, ce qui n’est pas du tout évident. Les populations, les volontaires, doivent être protégés. Les acteurs humanitaires ne peuvent pas être considérés comme une partie au conflit et leur protection ne doit pas uniquement dépendre de leur capacité à se protéger eux-mêmes mais du respect par toutes les parties de leurs obligations au titre du DIH. C’est une question de dignité et d’humanité.

Dans ce cadre, le rôle de la Croix-Rouge française est primordial en termes de diplomatie humanitaire. Elle nous aide à faire entendre notre voix auprès des autorités françaises, des bailleurs de fonds et des autres acteurs humanitaires.
C'est le moment où jamais d'interpeller toutes les consciences humaines, de faire corps ensemble, dans tous les pays. Le DIH a été conçu il y a des années, justement pour ne pas en arriver à la situation dramatique et inhumaine que nous connaissons aujourd’hui.