Gaza : soigner les blessures psychologiques de la guerre

Plusieurs milliers de maisons, hôpitaux, magasins et commerce sont à terre.
Publié le 23/02/2009

A Gaza trois semaines d’offensive militaire intense ont laissé un paysage ravagé. Plusieurs milliers de maisons, hôpitaux, magasins et commerce sont à terre. Pourtant chacun sait ici que ce sont bien plus que des murs qu’il faudra reconstruire. Le sentiment de peur permanent, la perte de proches, les atrocités vues ou vécues durant 22 jours de conflit ont durement marqué les esprits. Pour les travailleurs psychosociaux du Croissant-Rouge Palestinien (PRCS), il s’agit désormais d’aider une population sous le choc à retrouver un sentiment de sécurité et de normalité.

« Des enfants de 5 ou 7 ans nous racontent comment ils ont vu leurs parents tués devant leurs yeux comme s’ils parlaient d’un film ou d’un jeu vidéo ». Dans le centre Croissant-Rouge palestien de Khan Yunis où il est travailleur social, Mustafa ne cache pas son inquiétude. Si la description froide des événements et l’absence d’émotions apparentes est un mécanisme de défense psychologique connu chez l’enfant, il est aussi la marque d’un traumatisme qui peut être profond.

Par sa durée et son ampleur, l’opération militaire israélienne a touché l’ensemble de la population. 1440 palestiniens, dont 431 enfants et 118 femmes, ont perdu la vie dans les combats et plus de 5300 ont été blessés. Selon le Croissant-Rouge Palestinien au moins 80% d’entre eux étaient des civils. Beaucoup on perdu un enfant, un parent, un proche, un ami. Ceux qui habitaient les quelques 4000 maisons qui ont été entièrement détruites ont tout perdu.

Trois semaines après la fin des combats, les signes de détresse émotionnelle et psychologique sont multiples dans la population : insomnie, troubles alimentaires, hyper activité, hyper sensibilité, irritabilité, isolement, douleurs psychosomatiques. Chez les enfants, l’énurésie nocturne, les troubles du sommeil et les cauchemars sont fréquents. Les travailleurs sociaux du PRCS sont également frappés par l’augmentation des troubles comportementaux chez les plus jeunes : « Beaucoup sont très agités, nerveux, et n’arrivent pas à se concentrer. Certains se mettent totalement en retrait du groupe. D’autres sont devenus extrêmement violents avec leurs frères et sœurs et leurs camarades. Nous sommes souvent dépassés ».

Un sentiment de peur permanent

« Le nombre de victimes et les destructions varient en fonction des zones géographiques », explique Antoine Grand, chef de la sous-délégation du Comité international de la Croix-Rouge à Gaza, « mais si il y a une chose qui a touché la population entière, c’est la peur ».

L’intensité des frappes aériennes, la violence des combats aux sols et l’impossibilité de fuir hors de la bande de Gaza a, en effet, généré un sentiment de peur permanent dans la population. Un sentiment renforcé encore par le fait que des lieux considérés comme protégés ont parfois été directement ciblés : centres de santé et hôpitaux, écoles, bâtiments des Nations-Unies et du Croissant-Rouge palestinien. Durant trois semaines, la population entière a vécu dans l’insécurité et la crainte d’une mort imminente, fuyant d’une maison à l’autre devant l’avancée des troupes ou se terrant durant plusieurs jours sans eau, nourriture ni électricité.

Si l’opération militaire est officiellement terminée, les avions de combats israéliens frappent presque quotidiennement le sud du territoire palestinien, maintenant ainsi la population dans la peur. Les conséquences psychosociales qui en découlent sont nombreuses. Dans la rue, un bruit inattendu peut provoquer des sursauts et chez certains des crises de panique. « Des parents nous disent que leurs enfants refusent de dormir seul dans leur lit », ajoute Mustafa, d’autres refusent aussi d’aller en classe car ils ont peur de ne pas retrouver leur maison ou leurs parents en revenant de l’école ». L’insécurité qui habite toujours la population constitue par ailleurs un obstacle au retour à un fonctionnement individuel et collectif habituel et stable.

Renforcer la résilience

Chez la majorité de la population, les signes et les symptômes devraient s’atténuer voir disparaître avec le temps. Ce n’est que dans deux à six mois qu’il sera alors véritablement possible d’évaluer l’ampleur des conséquences psychosociales de l’opération militaire. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que 25000 à 50000 personnes, dont 14000 à 28000 enfants, auront besoin d’un soutien durable. Pour les travailleurs psychosociaux du PRCS, il s’agit de renforcer, à travers des activités et un soutien approprié, la résilience individuelle et collective de la population et sa capacité à faire face à cette nouvelle épreuve et à envisager l’avenir.
Dans ce contexte difficile où ceux qui aident et soutiennent ont eux aussi durement souffert du conflit, les travailleurs psychosociaux du PRCS sont donc déjà à l’œuvre. Sous deux tentes placées au cœur du camp de réfugiés de Jabalia, on s’occupe des enfants en leur proposant des activités récréatives et en leur offrant un espace d’écoute lorsque que les langues, lentement, se délient.
Une évaluation conduite par la Croix-Rouge française dans la bande de Gaza a permis d’identifier les besoins prioritaires, notamment auprès des familles qui ont perdu un ou plusieurs de leurs membres, celles aussi qui ont été déplacées ou dont la maison a été détruite. Les personnes ayant été blessées lors des combats, ainsi que les volontaires et personnels médicaux du Croissant-Rouge qui ont participé aux opérations de secours feront également l’objet d’une attention particulière. Devant l’ampleur et l’acuité des besoins, le PRCS, soutenu par plusieurs partenaires du Mouvement Croix-Rouge Croissant Rouge dont la CRF, va donc augmenter sa capacité d’intervention dans la bande de Gaza pour travailler auprès des plus vulnérables. L’équipe existante sera renforcée dans les prochaines semaines et dans deux mois, quatre centres offriront des services psychosociaux adaptés auprès de plusieurs milliers de palestiniens, hommes, femmes, enfants, qui doivent aujourd’hui renouer avec la vie.

Jérôme Grimaud