Une épicerie sociale pour boucler des fins de mois difficiles

Une épicerie sociale pour boucler des fins de mois difficiles
Publié le 25/11/2022

« Je suis sur le fil, tout le temps. L’épicerie sociale, c’est tout ce dont j’ai besoin pour boucler mes fins de mois. »

On ne lui donne pas son âge. Élégamment vêtue, maquillée, quelques mèches blondes dans ses cheveux bien coiffés, elle se faufile discrètement dans le salon qui fait office de salle d’accueil de l’épicerie sociale. Elle ne prend ni le café ni le jus de fruit qui lui sont proposés. Elle attend simplement son tour, se tenant droite au bord du canapé et indifférente au joyeux brouhaha qui provient de la grande salle voisine. Comme verrouillée. 

De l’autre côté de la porte, ça s’agite dans tous les sens au contraire. L’épicerie sociale du Pecq (Yvelines), ouverte les mardi et jeudi après-midi, ne désemplit pas de l’année. Elle est un rendez-vous immanquable pour bon nombre de personnes qui sont orientées ici par les travailleurs sociaux. Leur nombre augmente chaque semaine depuis début novembre - 163 personnes inscrites - et il va continuer d’augmenter dans les semaines à venir, au rythme de l’inflation et des prix qui grimpent.   

Dans la pièce, les bénévoles se démènent pour servir au mieux leurs « clients », souriants et attentionnés. Tablette enregistreuse d’une main, chariot ou panier dans l’autre, Nathalie, Sabine, Martine, Patrick guident les personnes à travers les rayons tout en discutant. Ici on pèse, on propose des recettes, on insiste un peu pour faire manger des fruits et légumes frais à certains réticents, on fait des suggestions et on calcule ensemble le montant. Chacun a un quota à ne pas dépasser, selon ses revenus et sa situation familiale. 20, 30, 40 euros par semaine. 

Lorsqu’une bénévole vient la chercher, Isabelle se lève d’un bond et file droit vers les produits qui l’intéressent. Ses choix sont précis, sélectifs, fermes. « Ni pizza ni plats préparés. Des fruits et des légumes, du beurre, des œufs, du lait et une éponge uniquement. Je n’ai pas besoin de plus cette semaine », dit-elle. La voix est douce mais ferme. Elle ne veut pas dévier de la discipline qu’elle s’est imposée depuis plusieurs années. 


« Je viens ici pour les produits frais que je ne pourrais pas m’offrir autrement »

Isabelle n’est pas une habituée des lieux et elle ne tient pas à l’être. Arrivée en fin de droits, elle ne touche plus que l’allocation de solidarité spécifique, soit 550 euros par mois. « Avant je me débrouillais, mais avec la hausse des prix depuis quelques mois, je viens ici pour pouvoir boucler mes fins de mois et acheter les produits frais que je ne pourrais pas m’offrir autrement », dit-elle presque à voix basse. « L’épicerie sociale, c’est tout ce qui me manquait pour joindre les deux bouts ». Par chance, dit-elle, elle est en bonne santé et bénéficie d’un logement social. Ses 250 euros de reste à vivre lui permettent de « se maintenir ». Les 40 euros d’aides de l’État octroyées pour l’électricité sont injectés dans la nourriture. Elle ne s’autorise aucun extra, aucun loisir, aucune coquetterie. Son brushing et ses mèches ? C’est sa sœur qui lui a payé le coiffeur pour ses 60 ans. « C’est important de pouvoir se regarder dans une glace ! », lance-t-elle. « Et puis je marche, c’est la seule activité sportive gratuite ». D’une pudeur qui pourrait passer pour de la froideur, elle explique qu’elle a élevé seule ses enfants, qu’elle s’est toujours débrouillée pour qu’ils ne manquent de rien, qu’elle a été secrétaire médicale avant de se faire licencier après une reconversion. Depuis, elle est toujours sur le fil mais elle tient bon. Mais elle a honte. « Je suis en échec, donc j’ai honte, oui. Comme tout le monde ici, probablement ».  Elle cache au maximum ses difficultés à sa famille, à ses enfants. C’est pour ça qu’elle ne veut pas être prise en photos, explique-t-elle. La pitié, la compassion, elle n’en veut pas. Elle souffre en silence. « Moi je n’ai besoin de rien, je me débrouille. Mais je peux pas gâter mes enfants ni mes petits-enfants. Ça, ça me fait mal ! » Pour s’en sortir, il lui faudrait 2 000 euros de salaire pour « mener une vie normale ». Elle continue de chercher un emploi, bien que sans illusions, parce qu’à son âge… 


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*Le prénom a été changé pour respecter l’anonymat de la personne

Crédit photo: Alex Bonnemaison