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Urgence Ukraine : Les gares de Paris sur le parcours de l’exode

Urgence Ukraine : Les gares de Paris sur le parcours de l’exode
Publié le 17/03/2022

Ils sont plus de 15 000 Ukrainiens à avoir rejoint la France, depuis le début du conflit. Dans les gares parisiennes - notamment à la Gare de l’Est - les réfugiés affluent, valises à la main, enfants sous le bras. Orientées directement vers la Croix-Rouge au sortir des quais, ces familles déracinées rencontrent nos bénévoles, comme premier repère sur le sol français, avant d’être hébergées ici ou ailleurs.


Gare de l'Est à Paris, 10 mars 2022. L’urgence de l’exode se niche entre les murs du bâtiment néo-classique, où des flux de populations réfugiées - de plus en plus massifs - descendent des trains.

“Quel drame ! Je ne pensais pas revoir ça de ma vie”, lance d’une voix émue un passant, devant le dispositif Croix-Rouge. Sur les visages défaits des personnes ayant quitté l’Ukraine, la fatigue se dessine. Chargées de sacs, ces familles, couples et femmes seules attendent patiemment au point d’accueil de l’association, situé face aux quais. Les nombreux enfants, eux, sont emmitouflés dans leurs habits d’hiver, assis sagement quand ils ne tombent pas de fatigue sur leurs valises. Parmi la foule, chiens et chats répondent aussi présents, nous rappelant au passage que ces gens ont emporté tant bien que mal avec eux les vestiges d’une vie autrefois paisible.

Ici, aux côtés des âmes déracinées, les uniformes de nos bénévoles se distinguent. Ils sont cette main tendue au milieu de l’abîme. Nos bénévoles orientent, informent, aident, réconfortent. Et facilitent surtout du mieux qu’ils le peuvent leur arrivée en France.


Comme un phare dans la nuit

“L’idée, c’est d’aller chercher les réfugiées en sortant du quai, et de les amener toutes ici, explique Murielle, bénévole parisienne. Notre rôle, c’est d’accueillir, de prendre du temps, de mettre une main sur l’épaule”.

Au point d’accueil, les personnes venant d’Ukraine indiquent si elles veulent ou non rester à Paris - grâce aux traducteurs citoyens présents en gare, puis confient leurs passeports pour que les bénévoles s’occupent de réserver de façon groupée, en lien avec la SNCF, des billets de train, pour celles en transit. “Il y a un seul bénévole chargé de prendre les passeports, car on fait extrêmement attention, c’est leur bien le plus précieux, souligne Murielle. Une fois qu’on a les billets, on revient sur le point d’accueil retrouver les gens”. Ensuite, des bus affrétés par la RATP font office de navette : “on les emmène à France Terre d’Asile pour passer une ou deux nuits, en attendant leur train” ou de connaître leur prochain point de chute.

“Cet accueil humanitaire est le résultat de flux importants de populations, issus de deux grands axes humanitaires : celui de Berlin et celui de Francfort”, précise Rodrigo Garcia, directeur général des opérations à la délégation territoriale de Paris. Nous observons deux types de public : “ceux qui viennent à Paris pour rester (avec un pied-à-terre ou non). Et ceux qui sont en transit. L'objectif est de leur faciliter le chemin, de la façon la plus digne possible”, ajoute-t-il. Des points d’accueil ont ainsi été mis en place en gares de Lyon et de Montparnasse - en plus de la gare du Nord et de l’Est - pour simplifier les trajets et permettre de relier l'Atlantique et la Méditerranée. Car, comme pour Louda, Anya et de nombreux réfugiés, la péninsule ibérique est la prochaine étape de leur long voyage.


Un voyage éreintant

Louda, 30 ans, voyage seule depuis Kiev, où elle a laissé toute sa famille. “Les premiers jours, j’ai beaucoup pleuré”, confie-t-elle. Mais, maintenant, la jeune femme semble résignée, comme anesthésiée de toute la souffrance du début. La douleur n’est plus que physique, ses jambes lui font mal, sa dette de sommeil, elle, est immense. Malgré tout, Louda veut “essayer de visiter Paris” avant de partir dans quelques heures pour le Portugal, où ses amis l'attendent.

Un peu plus loin, sur des fauteuils, deux femmes blondes patientent. “Je suis partie avec ma mère, on est passées par la Pologne, puis par l’Allemagne, raconte Anya. Mon père est resté en Ukraine”. La mère et la fille souhaitent aller à Madrid, et espèrent avoir un billet de train rapidement. “Mes amis ne sont pas tous partis, explique-t-elle. Certains pensent que la guerre va vite finir” Côté moral, “ça va”. La jeune Ukrainienne ne laisse rien transparaître, mais avoue être très fatiguée. “Je n’ai pratiquement pas dormi, depuis 6 jours”.

Le constat de fatigue est général : “Les gens sont épuisés”, témoigne Marie-Françoise, bénévole à gare de l’Est. Le voyage est long, compliqué - physiquement, moralement. Arrivés en gare, ils sont anxieux, “ils ont peur de perdre leur bagage, leur passeport, de s’égarer dans les lieux, donc plus il y a de personnes autour d’eux, mieux c’est”, affirme Alexandra, traductrice citoyenne, venue prêter main-forte à l’association. Mais le défi logistique est grand, si ce n’est énorme, comme l’explique Rodrigo Garcia : "Aujourd'hui, on s’occupe de populations. On est sur des grilles de volume incomparable avec ce qu’on a pu faire (...) Ce n’est pas de l'accompagnement social, mais de l'accompagnement humanitaire sur le sol français. C’est un changement de paradigme qui mérite beaucoup d’attention et de pédagogie pour nos bénévoles”. Et de rappeler qu’en l'espace de quelques jours, la Croix-Rouge est passée de 20 personnes accueillies à plusieurs milliers sur l’ensemble des points d’accueil.


Une charge émotionnelle énorme

Sur le terrain, Marie-Françoise a observé de beaux moments : une Ukrainienne qui prend dans ses bras un agent de la SNCF lui ayant trouvé une place dans un train, une main donnée à une dame âgée exténuée pour l’accompagner jusqu’à la navette. Si la solidarité réchauffe le coeur de Marie-Françoise, d’autres situations, plus sombres, l’ont inquiétée : “hier, j’ai vu un p’tit gamin qui se servait de sa bouteille de Coca comme d’une kalachnikov”, s’attriste-t-elle. Et raconte avoir été témoin d’une scène dramatique, où une femme réfugiée apprenait le décès de son mari, par téléphone.

En gare, aux points d’accueil, l’émotion nous traverse tous. Elle y est même intense. Yves, 50 ans de Croix-Rouge, frémit lorsqu’il rembobine ses derniers jours de bénévolat : “C’est inédit comme mission, ça me prend aux tripes”. A ces mots, les larmes lui montent instantanément aux yeux. Par pudeur, il tourne le dos, puis repart sans attendre s’affairer à la tâche : accueillir du mieux qu’il peut les personnes fuyant la guerre.

 

Julia Kadri

Crédit photo : Alex Bonnemaison